
Walygator : autopsie d’un gâchis monumental
Ce parc possède l'une des meilleures montagnes russes de France : un Inverted Coaster suisse signé B&M, clone du légendaire Raptor de Cedar Point, classé 39e mondial. Mais il est posé dans un champ de boue, sans peinture, sans toit de gare et sans thématisation. Ce parc possède aussi la plus haute montagne russe en bois de France, sur laquelle les techniciens remplissent aujourd'hui les wagons vides avec des sacs de sable pour que le train ait assez de poids pour finir son parcours. Quatre noms, trois faillites, deux forains en garde à vue et une Ferrari qu'on laisse pourrir dans une décharge. Voici l'autopsie d'un désastre industriel : Walygator.
1. La folie des grandeurs : Le mirage Big Bang Schtroumpf (1983-1990)
Tout commence à l'été 1983. Didier Brennemann et son ami Gérard Kleinberg reviennent fascinés d'Europa-Park et décident de créer leur propre parc de loisirs. La Lorraine est alors à genoux : la sidérurgie, poumon historique de la région, est morte. Les usines Sacilor-Sollac ferment, laissant des milliers d'ouvriers sur le carreau. L'État et la Région, dans une panique keynésienne, cherchent une idée miracle pour reconvertir le bassin d'emploi. Ils créent la société Solodev, puis Sorépark, avec à sa tête Pierre Jullien, ancien directeur de Sacilor. Un homme de l'acier, pas du divertissement.
Le budget alloué est délirant : 720 millions de francs (le "quoi qu'il en coûte" avant l'heure). L'objectif n'est pas la rentabilité, c'est l'orgueil. Il faut humilier Mickey. Mais dès la conception, les visions s'affrontent. Si les concepteurs originaux (qui avaient même fait venir un architecte de Disney) veulent un parc maîtrisé, Jullien veut du béton et du gigantisme. En visitant les bureaux de la direction, Roland Mack (le patron d'Europa-Park) lâche d'ailleurs une phrase prophétique : "Vous allez mourir."
Le crime architectural Le cabinet d'architectes américain HCP d'Orlando est sollicité. L'architecte Chris Miles dessine Big Bang Schtroumpf comme un parc pour la Floride, ignorant le rude climat continental lorrain. Le résultat est une dalle minérale immense, sans végétation, avec des structures froides aux toits plats. Peyo, le créateur des Schtroumpfs, qui avait cédé la licence gratuitement pour 5 ans, déclarera après l'ouverture s'être "fait abuser", estimant que le public ne retrouvait pas ce qu'il était venu chercher.
L'Anaconda : Le chef-d'œuvre empoisonné Conçu par William Cobb et construit par l'entreprise SPIE (non spécialisée dans les attractions), ce monstre de bois affiche des statistiques folles : 36 mètres de haut, 1200 mètres de long, deux trains Morgan Manufacturing. À son ouverture, c'est la plus haute montagne russe en bois d'Europe et la seule en France (un record qui tiendra jusqu'en 2001 avec le Colossos de Heide Park). Mais sous la pluie lorraine, le pin sylvestre travaille. Sans un retrack constant et coûteux (remplacement régulier des rails), la machine devient un broyeur d'os.
Le naufrage Inauguré début avril 1989 par Laurent Fabius et Jacques Delors, le parc impose un billet prohibitif à 95 francs. La première saison attire 700 000 visiteurs, loin des 1,8 million prévus, mais le parc tourne. C'est la deuxième saison (1990) qui est fatale : la fréquentation chute à 380 000 visiteurs. Les concerts de Tina Turner et le parrainage de Patricia Kaas n'y font rien. Les Allemands, espérés à 45 %, ne représentent que 8 % du public. Le 26 octobre 1990, le parc dépose le bilan avec 240 millions de francs de pertes d'exploitation et 420 millions de dettes. Brennemann et Kleinberg avaient déjà été licenciés dès la fin de la première saison.
2. L'Âge d'or sous l'ère Walibi (1991-1998)
Le parc est à vendre. L'État français refuse l'offre de Roland Mack (Europa-Park) pour des questions de souveraineté économique. C'est Eddy Meeùs, le fondateur de Walibi, qui rafle la mise. Constatant les infrastructures luxueuses (échangeur autoroutier, halte TER dédiée), il rachète l'ensemble pour 55 millions de francs (environ 7 % de sa valeur de construction). C'est le hold-up du siècle.
De 1991 à 1998, le parc devient Walibi Schtroumpf et vit sa meilleure vie. Meeùs apporte un vrai bon sens opérationnel : il casse le béton, plante des milliers d'arbres et construit la Rivière Sauvage. En 1998, le parc offre La Vengeance de Gargamel, une tour Space Shot de S&S Worldwide de 56,3 mètres propulsant les passagers à 65 km/h. La fréquentation remonte à 512 000 visiteurs en 1999 (le record depuis 1989). Le parc redevient rentable et se forge enfin une âme.
3. L'invasion américaine et l'abandon (1998-2006)
En 1998, Premier Parks rachète le groupe Walibi et se rebaptise Six Flags en 2000. Pour la Lorraine, les conséquences sont brutales. La licence Schtroumpf, trop chère en royalties, est supprimée en 2003. Le parc devient Walibi Lorraine. Six Flags opte pour le cache-misère : les maisons champignons sont repeintes en marron boueux pour faire "médiéval", les statues sont meulées, la zone Metal Planet est abandonnée à la rouille et l'entretien de l'Anaconda s'effondre.
En 2004, Six Flags vend sa division européenne à Palamon Capital Partners (Star Parks). Lorsque la Compagnie des Alpes rachète la majorité des parcs en 2006, la Lorraine n'en fait pas partie. Le site est revendu aux frères Le Douarin.
Le totem de la honte : Le Tang'Or Avant le rachat par les Le Douarin, Star Parks tente un coup en 2005 en installant le Tang'Or, une Topple Tower du constructeur Huss (similaire à El Volador de Bellewaerde). L'attraction coûte 2 millions d'euros. Cette usine à gaz mécanique souffre de problèmes de fiabilité chroniques. Le manège restera immobile comme un totem de la honte pendant des années avant d'être démonté en 2014 et expédié au Vietnam (Crazy Crane), où sa tête repose toujours au sol.
4. Le cauchemar forain des frères Le Douarin (2006-2013)
Claude et Didier Le Douarin, forains et propriétaires de discothèques (dont le Cotton Club), rachètent le parc et créent la marque Walygator. Leur gestion est décrite par les passionnés comme "folklorique".
En 2009, ils annoncent Walywood, un projet farfelu de 1000 chambres d'hôtel et d'un monorail, dont aucune brique ne verra le jour. Les techniciens historiques démissionnent, l'entretien baisse, et en novembre 2012, le parc est placé en redressement judiciaire avec plus de 10 millions d'euros de passif.
L'Affaire de la grande roue et la justice Durant l'hiver 2012, la grande roue du parc disparaît littéralement. Elle est aperçue en Belgique avant d'être localisée en Normandie, puis plus de nouvelles. Le 6 mars 2013, le parc est liquidé. La passation est un cauchemar : les Le Douarin auraient distribué gratuitement des billets d'entrée pour saboter la reprise, et des menaces de mort sont rapportées. En décembre 2014, Claude et Didier Le Douarin sont placés en garde à vue puis mis en examen pour abus de biens sociaux, banqueroute et abus de confiance, avec un enrichissement personnel estimé à 100 000 €.
Le miracle japonais : The Monster Avant de sombrer, ces forains ont réalisé un coup de maître. En 2007, le parc Expoland au Japon ferme suite à un accident mortel sur le Fujin Raijin II. Le gigantesque Inverted Coaster B&M du parc, Orochi (ouvert en 1996 et clone du Raptor de Cedar Point), est mis en vente. Coiffant le Parc Astérix, les Le Douarin l'achètent en 2009.
Cependant, Expoland avait retiré les freins de mi-parcours dans ses derniers jours d'exploitation. Les forains lorrains n'investissent pas pour installer un système certifié. Résultat : la TÜV limite la machine à deux trains, et en pratique, un seul tourne. L'attraction ouvre en juillet 2010. Sans la peinture jaune et noire promise, avec un toit de gare cassé et des barrières de chantier en guise de file d'attente. Pourtant, en 2013, la machine se classe 39e mondiale. Vous ridez l'une des meilleures machines de France, et vous avez l'impression d'être sur un chantier illégal.
L'agonie de l'Anaconda L'Anaconda sombre dans le chaos. Dans les années 2000, suite à un problème de capteur, les deux trains se télescopent en gare. Le second train finit en pièces détachées et n'est plus utilisé. En 2013, sous la menace d'une fermeture par la TÜV, Great Coasters International (GCI) puis l'entreprise Voltige interviennent (cette dernière bâclant le travail au point de nécessiter des urgences en 2015). Le symbole parfait de l'abandon : les techniciens en viennent à remplir les wagons avant et arrière de sacs de sable pour que le train ait assez de poids pour finir son parcours. On met des sacs de sable dans une Ferrari pour qu'elle arrive au bout de la ligne droite.
5. Le charognage industriel : La méthode Aspro (2016-Aujourd'hui)
Après la liquidation, un groupe de quatre investisseurs (dont Jacqueline Lejeune) reprend le parc en mars 2013. Mais les capitaux manquent, et en janvier 2016, le parc est cédé au groupe espagnol Aspro Parks (via sa filiale luxembourgeoise). Aspro gère plus de 70 sites en Europe, et son modèle économique semble clair : minimiser les coûts d'exploitation pour maximiser le cash-flow, sans véritable réinvestissement.
Le "One Train Ops" par cupidité : Même les jours affichant complet comme à Halloween, Aspro ne fait tourner qu'un seul train sur The Monster pour économiser l'usure des galets, l'électricité et les salaires sur le quai. Les visiteurs attendent 1h30 au lieu de 40 minutes.
La fuite du Polyp : La célèbre pieuvre mécanique Monster III d'Anton Schwarzkopf (qui a appartenu aux illustres forains Kinzler, Brüch et Radlinger) tournait sans son mouvement de vagues à Walygator. Revendue en 2013 au forain allemand André Massel, elle a été totalement restaurée et tourne aujourd'hui sur les fêtes foraines sous le nom de Polyp XXL. La meilleure chose qui lui soit arrivée, c'est son départ.
Le clonage de Walygator Sud-Ouest : Aspro possède également Walibi Sud-Ouest (Agen). Lorsqu'ils perdent le droit d'utiliser la marque Walibi en 2021, au lieu de créer une identité liée au terroir gascon, ils clonent la marque lorraine. Ils plaquent un alligator fluo dans le Lot-et-Garonne, associant le parc à un nom porteur de poisse.
L'ultime cynisme industriel (2026) En mars 2025, Oakwood Theme Park (Pays de Galles), détenu par Aspro depuis 2008, annonce sa fermeture définitive. Que fait le groupe ? Il le dépèce. Pour 2026, Aspro annonce l'arrivée de "nouvelles" montagnes russes dans ses parcs français : l'attraction Speed: No Limits (20 ans d'âge) arrive à Agen, et Treetops (mis en service en 1989, soit presque 40 ans) débarque en Lorraine. On déplace des machines obsolètes d'un cimetière à l'autre en pariant que le visiteur ne fera pas de recherche sur Google.
Conclusion : Faut-il y aller ?
Le pronostic vital de Walygator est engagé. L'Anaconda (malgré l'arrivée d'un nouveau train en 2025) reste structurellement fragile, et The Monster continuera de tourner avec un seul train dans la boue. Le parc servira de réservoir à un groupe qui possède 70 autres sites.
C'est un gâchis monumental. Situé à portée de trois pays (Luxembourg, Belgique, Allemagne) dans un bassin de 9,8 millions d'habitants, il pourrait être le Phantasialand français. Faut-il y aller ? Donner de l'argent à Aspro, c'est valider un système. Ne pas y aller, c'est condamner les employés passionnés qui maintiennent l'événement d'Halloween avec des bouts de ficelle.
Mon conseil : allez-y pour The Monster. Rider cette machine parfaite dans un environnement aussi délabré est une expérience métaphysique. Faites-le tant qu'elle tourne encore, avant que le silence ne retombe définitivement sur Maizières-lès-Metz.
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Parzy
Rédaction
Auteur de cet article.
