Ce composant fait exploser le prix de vos appareils

Ce composant fait exploser le prix de vos appareils

Des dirigeants sont déjà allés en prison à cause de ce petit composant. Il y a vingt ans, deux des trois fabricants de mémoire vive ont plaidé coupable d'entente sur les prix, et le troisième a échappé à toute amende en dénonçant les deux autres. Fin juin 2026, une plainte accuse les trois de recommencer. En un an, le prix de la RAM a parfois triplé, au point qu'une simple barrette peut coûter plus cher qu'une petite carte graphique. On vous répète que c'est la faute de l'intelligence artificielle. Sauf que trois entreprises se partagent 90 % du marché. Alors, scandale orchestré ou simple loi des marchés ?

PParzy·26 juillet 2026·11 min de lecture

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1. La RAM, le composant le plus invisible de votre vie numérique

Il est dans votre poche et vous ne l'avez jamais regardé : c'est la mémoire vive, la RAM. Elle ne stocke pas vos fichiers (c'est le rôle du disque, du SSD) : c'est le bureau sur lequel votre machine pose ce dont elle a besoin tout de suite pour réfléchir vite. Coupez le courant : tout disparaît.

Elle est partout : téléphone, PC, console, voiture de moins de dix ans, frigo connecté, montre, serveurs. Pourtant, à l'achat d'un téléphone, personne ne regarde la mémoire.

Or ce composant invisible est devenu hors de prix, et trois entreprises seulement se partagent 90 % de ce marché, une industrie qui a déjà un casier judiciaire.

2. Une flambée des prix qui menace l'informatique bon marché

Un kit de mémoire pour PC de joueur, autour de 100 € il y a quelques mois, dépasse aujourd'hui les 300 € : trois à quatre fois plus cher, en quelques mois. Une simple barrette peut désormais coûter plus cher qu'une petite carte graphique. Apple a augmenté ses Mac, Microsoft ses Xbox, et les smartphones comme les voitures suivent.

  • Le PC d'entrée de gamme en sursis : le cabinet Gartner anticipe la disparition pure et simple du PC à moins de 500 dollars d'ici 2028, la mémoire pesant près d'un quart du coût total d'un ordinateur.

  • Les smartphones sous pression : sur certains modèles de milieu de gamme, la mémoire représente de l'ordre de 15 à 20 % du coût des composants, selon le cabinet IDC.

  • Une offre qui ne suit pas : selon IDC, la production mondiale de mémoire n'augmente que d'environ 16 % en 2026, bien sous la norme historique du secteur, au moment même où la demande explose.

IDC prévoit même la pire chute de l'histoire du smartphone, environ -14 % des ventes mondiales en 2026, et la fin de l'ère du smartphone ultra bon marché. Le PC portable d'entrée de gamme, celui d'un étudiant, trinque en premier. C'est l'accès même à l'informatique pas chère qui se referme, sans bruit. Pourquoi un composant maîtrisé depuis 40 ans et produit par milliards coûte-t-il soudain une fortune ?

3. L'explication officielle : l'IA et la mémoire HBM

La réponse des fabricants tient en deux lettres : IA. Les modèles d'intelligence artificielle tournent dans d'immenses centres de données qui utilisent une mémoire d'élite, la HBM (mémoire à haute bande passante). Au lieu d'aligner les puces côte à côte, on les empile à la verticale, comme un gratte-ciel, reliées par des milliers de microconnexions qui traversent le silicium. Résultat : un débit de données monstrueux.

Le piège est technique. Toute mémoire est gravée sur des galettes de silicium, les wafers, dont la production mondiale est physiquement plafonnée : une usine de puces coûte des milliards et prend des années à sortir de terre. Or, pour une même quantité de données, la HBM consomme environ trois fois plus de surface de galette que la mémoire classique. Ce chiffre vient de la description même de Micron, reprise dans la plainte : grosso modo, trois bits de mémoire grand public sacrifiés pour un seul bit de mémoire IA.

Un wafer pour Nvidia, c'est un wafer en moins pour votre prochain smartphone. Entre un grand public où l'on se bat sur chaque centime de marge et des géants de l'IA arrivant avec des camions de cash et des contrats longs, n'importe quel fabricant suit l'argent. Les analystes parlent du grand pivot de la mémoire : l'IA choyée, le grand public relégué au second plan.

Un chiffre donne la mesure de l'appétit. À l'automne 2025, OpenAI signe des lettres d'intention avec Samsung et SK Hynix pour son projet de méga centres de données Stargate, avec un objectif affiché de 900 000 wafers de mémoire par mois à terme, sans calendrier de livraison ferme confirmé. S'il était atteint, ce volume pourrait représenter autour de 40 % de la production mondiale de DRAM.

Et quand un fabricant augmente ses capacités de mémoire IA, il redirige de la capacité qui servait à fabriquer vos barrettes. Moins d'offre, plus de demande, des prix qui s'envolent : à ce stade, je trouvais moi-même le dossier plié.

4. La plainte du 25 juin 2026 contre Samsung, SK Hynix et Micron

Le 25 juin 2026, devant un tribunal fédéral de Californie, 17 plaignants (14 particuliers et trois petites entreprises, dont de petits assembleurs de PC) attaquent les trois plus gros fabricants de mémoire sur le fondement de la loi antitrust américaine, qui interdit de s'entendre pour fausser un marché.

Leur point de départ est un fait : début 2026, Samsung pèse 38 % du marché de la RAM, SK Hynix 29 % et Micron 22 %. Un quatrième acteur chinois, CXMT, monte, mais tourne autour de 8 %, sans l'échelle pour discipliner les prix à court terme. Les plaignants réclament des dommages et intérêts triplés, prévus par la loi antitrust, et une injonction forçant les fabricants à rouvrir les vannes de la mémoire grand public.

Selon eux, les trois fabricants se seraient servis de la vague de l'IA comme d'un paravent pour réduire en même temps leur production de mémoire classique, abandonner en même temps les anciennes normes et basculer en même temps vers la mémoire IA, afin d'assécher le marché grand public. Ils avancent une hausse cumulée d'environ 700 % sur quatre ans.

Ce chiffre est une accusation, à prouver devant les juges : aucune de ces entreprises n'a été reconnue coupable. Samsung juge les accusations infondées et affirme respecter les règles de concurrence, SK Hynix examine la plainte, Micron rejette toutes les accusations et se défendra. La plainte pointe aussi des comportements précis :

  • Micron tourne le dos au grand public : au sommet de la pénurie, l'entreprise annonce l'arrêt de sa marque grand public, celle qui vendait de la mémoire aux particuliers, en expliquant vouloir se recentrer sur ses gros clients stratégiques. Pourquoi, au moment précis où la demande explose ?

  • Des clients filtrés : début 2026, selon la plainte, les trois fabricants se seraient mis en même temps à interroger leurs acheteurs sur leurs clients, leurs quantités et la réalité de leur demande, comme des videurs à l'entrée.

Selon les plaignants, ces décisions n'auraient aucun sens économique normal, sauf si chacun savait que les deux autres feraient la même chose. Sauf que cette histoire a déjà eu lieu, avec les mêmes entreprises.

5. Déjà-vu : le cartel de la mémoire des années 2000

Début des années 2000, les prix de la mémoire flambent déjà. En avril 2002, un patron accuse publiquement l'industrie de la mémoire d'avoir un « comportement de cartel » : Michael Dell, le fondateur de Dell. Quelques semaines plus tard, le département de la Justice américain ouvre son enquête. 24 ans plus tard, l'accusation revient, mais ce n'est plus un géant de l'informatique qui râle : c'est vous.

Les enquêteurs découvrent un vrai cartel : réunions et coups de fil pour s'aligner sur les prix, échanges d'informations sur les ventes, appels d'offres truqués. Face à un gros client comme Sun Microsystems, certains se concertaient sur le gagnant et le tarif. Les victimes : Dell, HP, Compaq, IBM, Apple, Gateway.

Quatre entreprises et 18 personnes inculpées, une quinzaine de dirigeants condamnés, et des amendes :

  • Samsung plaide coupable : 300 millions de dollars.

  • Hynix, l'ancêtre de SK Hynix, plaide coupable : 185 millions.

  • Infineon, le fabricant allemand : 160 millions.

  • Elpida, le japonais : 84 millions.

Au total, plus de 731 millions de dollars, l'un des plus gros montants antitrust de l'époque pour une seule industrie, avant des amendes européennes quelques années plus tard. Surtout, des hommes vont en prison : des peines fermes de quelques mois à plus d'un an, avec un record de 14 mois pour un cadre de Samsung, alors la plus longue peine infligée à un étranger pour entente sur les prix aux États-Unis.

Une entreprise ne paie pas un centime : Micron. C'est elle qui, la première, a tout balancé aux enquêteurs, bénéficiant du programme de clémence. Le dénonciateur d'hier est accusé aujourd'hui d'être dans l'entente.

Parmi les condamnés figure Sun Woo Lee, senior manager des ventes de mémoire chez Samsung. En 2006, il plaide coupable : 8 mois de prison et 250 000 dollars d'amende. En 2009, il devient président de Samsung Allemagne, puis, en 2014, président de Samsung Electronics pour toute l'Europe. Je ne dis pas qu'il a été promu parce qu'il est allé en prison. Mais quand une telle infraction ne brise même pas une carrière, quel message cela envoie-t-il ? Les plaignants d'aujourd'hui soulignent justement que des dirigeants passés par la prison ont ensuite gravi les échelons.

Deuxième épisode : entre 2016 et 2018, les prix triplent à nouveau. La Chine ouvre une enquête, et une plainte américaine accuse les trois mêmes entreprises. Elle est rejetée, rejet confirmé en appel : les juges n'y voient pas d'accord explicite prouvé, mais un parallélisme de comportement. Aujourd'hui, troisième fois : même marché, même accusation, même noyau d'acteurs.

6. Le crime parfait : pourquoi on n'arrive jamais à trancher

Pour qu'une entente soit illégale, il faut prouver un accord, des gens qui se sont parlé. Mais avec trois acteurs se partageant 90 % du gâteau, pas besoin de se parler. Si l'un réduit sa production et que les prix montent, les deux autres n'ont aucun intérêt à casser la fête. Par pur intérêt rationnel, chacun arrive au résultat d'un cartel. De l'extérieur, les deux produisent les mêmes courbes de prix, mais l'un est légal et l'autre envoie en prison.

La défense a de vrais arguments :

  • les coupes de production de fin 2022 ont eu lieu pendant la pire crise du secteur depuis dix ans, quand SK Hynix et Micron perdaient de l'argent à chaque puce vendue ;

  • Samsung a coupé sa production plusieurs mois après ses rivaux, étrange pour un cartel bien huilé ;

  • les trois construisent des usines : la Corée du Sud veut doubler sa production de mémoire d'ici cinq ans avec de nouvelles usines pour Samsung et SK Hynix, et Micron agrandit ses sites, au Japon comme ailleurs.

Mais personne ne peut venir casser les prix. Une usine de mémoire moderne coûte entre 15 et 20 milliards de dollars et des années de construction, les machines de gravure avancées sont déjà captées, et le savoir-faire se compte en décennies. Même Apple a fini par répercuter une partie de la hausse sur ses produits. Et le sujet est devenu politique : le plan coréen représente plus de 570 milliards de dollars d'investissements annoncés fin juin 2026, avec Samsung et SK Hynix au cœur de la stratégie nationale.

Conclusion : scandale orchestré ou simple loi des marchés ?

Mon avis est nuancé, car les deux histoires sont vraies. L'IA dévore réellement la mémoire, et choisir la mémoire IA, mieux margée, est le choix le plus rationnel du monde pour un fabricant.

Mais le vrai scandale n'est peut-être pas qu'ils s'entendent. C'est qu'à ce niveau de concentration, ils n'ont même plus besoin de s'entendre pour que vous payiez le prix d'un cartel. Un composant vital confié à un club fermé de trois membres, dont certains ont déjà franchi la ligne, payé, puis promu ceux qui l'avaient franchie. Et vingt ans après des amendes record et de la prison ferme, le marché est encore plus concentré. Qu'est-ce qui empêchera la quatrième fois ?

Côté portefeuille, plusieurs analystes, dont la banque Jefferies, n'attendent aucune détente sérieuse des prix avant fin 2028, quelle que soit l'issue du procès. Un cadre de Lenovo parle de nouvelle normalité, et Microsoft prévient que les coûts de mémoire et de stockage de ses consoles Xbox pourraient encore doubler d'ici l'automne 2027. Le composant le plus invisible de votre vie est devenu le plus stratégique de la planète, et trois entreprises seulement tiennent le robinet.

Envie de savoir si la flambée de la RAM relève de la pénurie ou du cartel ? Retrouvez l'enquête complète dans ma vidéo : Ce composant fait exploser le prix de vos appareils

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