Comment Alton Towers a survécu au crash du Smiler

Comment Alton Towers a survécu au crash du Smiler

Le 2 juin 2015, un train de 16 passagers percute un train vide immobilisé en plein parcours du Smiler. Deux jeunes femmes y perdront une partie d'une jambe. Deux mois plus tard, en plein mois d'août, on monte sur les plus grosses attractions d'Alton Towers sans faire la queue. Merlin est condamné à 5 millions de livres d'amende, et le parc perd son titre de plus fréquenté du Royaume-Uni. Neuf ans plus tard, il a repris sa couronne. Comment survit-on à ça ? La réponse est enterrée sous le parc, dans une fosse dynamitée en 1994… et ce n'est même pas la première fois qu'on essaie de tuer cet endroit.

PParzy·13 septembre 2026·9 min de lecture

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1. Le crash du Smiler : la séquence du 2 juin 2015

Mai 2013. Alton Towers est exploité depuis 2007 par Merlin Entertainments, numéro 2 mondial des opérateurs d'attractions derrière Disney. Exploité, car depuis 2007 le groupe ne possède même plus les murs de son parc phare. Et le parc a une obsession, reconnue plus tard par Bradley Wynne, l'un de ses responsables créatifs : les premières mondiales, les records. The Smiler, c'est ça : environ 18 millions de livres, 1 170 mètres de parcours et 14 inversions. Personne ne l'avait fait, personne ne l'a refait depuis.

Le 2 juin 2015, voici la séquence telle que le juge l'a établie :

  • Un cinquième train : après une panne réglée en mode maintenance, les ingénieurs ajoutent un cinquième train aux quatre en service. Le ride est conçu pour cela.

  • Deux trains vides qui calent : le premier, bloqué par le vent de face entre les deux lifts, doit être déplacé à la main. Le second manque d'élan, cale dans le cobra roll et retombe dans un creux du parcours.

  • Le blocage contourné : le train de passagers est envoyé, et le système de sécurité l'arrête avant la section occupée. Mais les ingénieurs croient que l'alerte concerne la panne précédente : ils comptent quatre trains en gare sans réaliser qu'il y en a cinq dans le système, et contournent le blocage.

Or la majorité du parcours était filmée et retransmise en salle de contrôle : s'ils avaient vérifié, ils auraient vu le train immobilisé. L'énergie du choc équivaut à celle d'une voiture d'une tonne et demie lancée à 145 km/h. Les deux trains s'imbriquent puis oscillent une douzaine de fois. Les 16 passagers, blessés à des degrés divers, restent suspendus à 45 degrés, à environ 6 mètres du sol. Il faudra 17 minutes avant le premier appel d'urgence, et 4 à 5 heures pour libérer tout le monde. Leah Washington, 17 ans, et Vicky Balch, 19 ans, subiront chacune l'amputation d'une partie d'une jambe.

2. La condamnation de Merlin : « un système défaillant »

En 2016, Merlin plaide coupable. Le juge écarte l'erreur humaine avancée au départ : ce sont des ingénieurs qui font de leur mieux dans un système défaillant, sans procédure écrite, sans superviseur unique, sans double vérification et avec une formation inadéquate. Il parle d'une défaillance catastrophique, d'un accident évitable où les blessés ont eu la chance de ne pas mourir, et retient une circonstance aggravante : l'absence d'accès d'urgence correct à cette portion du parcours. L'amende : 5 millions de livres sterling.

Détail difficile à digérer : en 2012, la même société avait déjà été condamnée pour un accident mortel à Warwick Castle, là encore sans évaluation des risques. En appel, en décembre 2012, un juge écrit qu'elle est restée gravement en dessous du standard applicable pendant des années. Six mois plus tard, le Smiler ouvrait. Le frisson des parcs repose sur l'illusion du danger, rappelle le juge ; ce jour-là, l'illusion a cessé d'en être une.

3. Un parc interdit de hauteur : la naissance de Nemesis

Alton Towers n'est pas un parc ordinaire : demeure classée, jardins historiques protégés, zone de conservation entourée de villages. Aucune loi n'interdit de dépasser les arbres, mais une structure qui perce la canopée devient un casse-tête d'urbanisme. Les portions les plus hautes de Rita ont même été peintes en vert foncé pour se fondre dans les arbres : un parc qui camoufle ses rails.

Au début des années 90, quand le monde entier mise sur la hauteur, John Wardley, concepteur d'attractions chez Tussauds, trouve la parade : on ne pouvait pas monter, alors on a construit vers le bas. Nom de code : Secret Weapon. Deux versions sont abandonnées, dont un prototype d'Arrow Dynamics jugé lent, lourd et pas assez fort. Puis Wardley entend parler d'une nouveauté de Bolliger & Mabillard à Six Flags Great America, près de Chicago : Batman: The Ride, un coaster inversé aux jambes dans le vide. Il traverse l'Atlantique, monte dedans et tient son arme secrète. Dans un coaster inversé, la sensation vient de ce qui défile sous vous : à mon avis, c'est précisément le type de coaster qui gagne à être collé au sol.

Une fosse est dynamitée dans la roche. Le parcours est développé avec Werner Stengel, sans doute l'ingénieur le plus important de l'histoire des montagnes russes, pour que les éléments passent à hauteur d'œil des spectateurs. Résultat : une structure de 13 mètres seulement au-dessus du sol, mais 81 km/h et 4 inversions, quasiment invisibles de l'extérieur. Pour l'habillage, le directeur marketing imagine une créature extraterrestre découverte en creusant, clouée au sol par les rails comme par des chaînes. Il s'appelle Nick Varney.

4. Nemesis et Oblivion : deux légendes nées sous terre

Le 19 mars 1994, Nemesis ouvre : premier coaster inversé d'Europe, premier B&M hors des États-Unis. Depuis la création des Golden Ticket Awards en 1998, il n'a jamais quitté le top 50 mondial des coasters en acier, et il était encore 37e en 2024. En mars 1998, Oblivion devient le premier dive coaster au monde : un arrêt suspendu au-dessus d'un trou noir, à 87,5 degrés, puis la chute sous terre.

Et l'homme qui doit répondre du Smiler en 2015, c'est le directeur général de Merlin : Nick Varney, celui qui avait participé à inventer Nemesis et sa créature enchaînée 21 ans plus tôt. Il parlera d'un événement dévastateur, dont Merlin accepte la responsabilité.

5. La facture : parc vide, chute en Bourse et couronne perdue

  • Fermeture : le parc reste fermé jusqu'au 8 juin. Merlin rembourse billets et hébergements, suspend l'essentiel du marketing de ses parcs britanniques avant la haute saison et ferme par précaution des attractions à plusieurs trains jusqu'à Thorpe Park et Chessington.

  • Un mois d'août sans queue : selon le site de passionnés TowersTimes, des machines qui dépassent normalement l'heure d'attente affichent souvent moins de 20 minutes.

  • Les chiffres : fin juillet 2015, Merlin prévoit que sa division parcs ne dégagera plus qu'entre 40 et 50 millions de livres, contre 87 millions l'année précédente (43 à 54 % de moins). L'action perd jusqu'à 8 % en séance, plus de 10 % depuis le crash, et l'hémorragie force le groupe à tailler dans ses coûts en 2016.

  • L'humiliation : au classement TEA, Alton Towers perd son titre de parc le plus fréquenté du Royaume-Uni au profit de Legoland Windsor, un autre parc de Merlin.

6. Rouvrir le Smiler, puis Wicker Man

La logique voudrait qu'on rase le Smiler. Merlin fait l'inverse : il reprend du service le 19 mars 2016, avec des caméras supplémentaires, une refonte des procédures, de la formation et de la surveillance du vent, et des boutons de réarmement manuel tout autour du ride pour que personne ne relance sans avoir vu la voie. Le jugement confirme aussi une plateforme élévatrice et de nouveaux escaliers pour les secours. Une réouverture controversée : plusieurs victimes avaient demandé que la machine ne rouvre jamais. Le public revient lentement, sur des années.

En mars 2018 arrive Wicker Man : 16 millions de livres, Great Coasters International, 795 mètres de bois, premier coaster en bois construit au Royaume-Uni depuis plus de 20 ans. Une effigie païenne de six étages semble s'embraser à chacun des trois passages du train. Les flammes sont réelles (six brûleurs à propane, plus de 10 tonnes de capacité de stockage, le plus gros effet de flammes du pays à l'époque), mais l'effigie est une superstructure en acier ignifugée, avec brouillard haute pression et fausses flammes. Le coaster en bois qui brûle… ne brûle pas.

7. Nemesis Reborn : le symbole du retour au sommet

En novembre 2022, Merlin choisit de reconstruire Nemesis plutôt que de le remplacer : rails changés du sommet du lift au début des freins, 89 supports sur 117 remplacés, sans toucher au tracé. John Wardley monte dans le dernier train de la version originale. Le 16 mars 2024, l'attraction rouvre : Nemesis Reborn.

L'index TEA estime la fréquentation 2024 d'Alton Towers à 2,5 millions de visiteurs, la plus forte progression britannique (+6,4 %), devant Legoland Windsor (2 256 000) et Thorpe Park. La couronne est reprise. Le parc n'a pas eu besoin d'inventer une icône : la contrainte qui aurait dû l'handicaper lui a fourni, trente ans plus tard, le symbole exact de son retour.

8. Les deux premières morts d'Alton Towers

Au début du XIXe siècle, Charles Talbot transforme un simple lodge en palais néogothique et fait planter plus de 13 000 arbres, l'héritage boisé qui bridera plus tard le parc. Son neveu lui érige un monument : « Il a fait sourire le désert ». Puis viennent les enchères de 1857, le départ du comte en 1896, la vente des terres dès 1918 et de la maison en 1924, la réquisition par l'armée. Contrairement à la légende, ce n'est pas l'armée qui détruit le domaine : en 1951, la maison est encore en état correct. Ce sont ses propriétaires qui la vendent pièce par pièce au début des années 50, du plomb des toits aux planchers, en brûlant ce qui ne trouve pas preneur. Première mort.

Trente ans plus tard, le promoteur John Broome prend le contrôle du site et ouvre, le 4 avril 1980, le Corkscrew, premier coaster britannique à double tire-bouchon. Le parc décolle. Broome veut refaire le miracle à Londres avec Battersea Power Station : budget parti de 34 millions de livres, 240 millions à l'arrêt du chantier en 1989. Il vend Alton Towers en 1990 pour 60 millions de livres, la fortune engloutie. Deuxième mort.

9. Le chêne enchaîné et Hex : la boucle est bouclée

Près du domaine, un chêne a les branches enchaînées au tronc. La légende veut qu'une vieille mendiante éconduite ait maudit un comte : pour chaque branche tombée, un membre de sa famille mourrait. Après une tempête, une branche tombe, un proche meurt, et la famille enchaîne l'arbre. L'arbre et les chaînes existent toujours. Le domaine, lui, fait de ses branches tombées des attractions : la file de Hex traverse les vraies galeries des Towers, autour de la légende du chêne, avec un final Madhouse signé Vekoma, le constructeur du Corkscrew.

Le crash n'a rien créé ni amélioré : il a fait du mal, et ce mal existe encore. Il a seulement prouvé que même ça n'a pas suffi à tuer ce lieu. Fascinant ou inquiétant ? Pour moi, un peu des deux.

Envie de découvrir comment un parc se relève d'une telle catastrophe ? Retrouvez l'enquête complète dans ma vidéo : Comment Alton Towers a survécu au crash du Smiler

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Créateur de cette vidéo. L'envers du décor des parcs d'attractions.

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