Pourquoi ce coaster a envahi les parcs du monde entier ?

Pourquoi ce coaster a envahi les parcs du monde entier ?

Deux rampes pointées vers le ciel, une gare au milieu, un train tiré à reculons avant d'être lâché dans le vide. Ce coaster, vous l'avez forcément croisé : c'est le Boomerang, cloné dans des dizaines de parcs sur plusieurs continents, toujours avec les mêmes 285 mètres de rail. Derrière lui se cache Vekoma, fabrique de charrues néerlandaise devenue géant des montagnes russes, élève d'Arrow, bâtisseur de Space Mountain à Disneyland Paris… et en faillite en 2001. Voici l'histoire d'une réputation de casse-nuque, et de la remontada la plus improbable de toute l'industrie.

PParzy·20 septembre 2026·11 min de lecture

Une vidéo de la chaîne Parzy — l'envers du décor des parcs d'attractions.

S'abonner à la chaîne parcs

1. Le Boomerang de Vekoma : le coaster que vous avez forcément croisé

Deux grandes rampes qui montent vers le ciel, une gare au milieu, et un train qu'on tire en arrière, à reculons, avant de le lâcher dans le vide. Vous l'avez forcément vu : il est dans des dizaines de parcs, sur plusieurs continents, avec à chaque fois le même tracé et les mêmes 285 mètres.

C'est le Boomerang, nom commercial d'un modèle vendu par le constructeur néerlandais Vekoma. Des montagnes russes navette : le train fait un aller, puis le même trajet en marche arrière.

Un catch car vous hisse en arrière jusqu'à 35,5 mètres. Vous montez à reculons, sans rien voir venir, en sachant qu'à un moment quelqu'un va lâcher le câble. Lâché, le train retraverse la gare et attaque un cobra roll (deux inversions d'affilée dans une silhouette de tête de cobra), suivi d'un looping vertical. Il grimpe sur la seconde rampe, est relâché, et vous refaites tout à l'envers.

  • 6 inversions vécues pour 3 sur le rail, puisque vous les traversez deux fois.

  • 285 mètres à 76 km/h, en 1 minute 48.

  • Des pointes à 5,2 G, l'équivalent de 5 fois votre poids : le niveau d'un pilote de chasse en manœuvre. Sauf que lui, c'est son métier.

2. Pourquoi plus de 50 exemplaires ? Un coaster vendu sur catalogue

Directeur d'un parc moyen au milieu des années 80, budget et terrain limités, vous voulez un looping, l'argument marketing de l'époque. Mais un coaster à inversions sur mesure, c'est des mois d'études et une facture qui peut vous mettre à genoux.

Vekoma ne vous vend pas un projet, mais un produit. Un Boomerang tient sur 88 mètres sur 30 : la longueur d'un terrain de football, pour moins de la moitié de sa largeur. Et là-dedans, trois inversions, 35 mètres de haut et 5 G. Vous commandez une référence, comme une voiture : couleur du rail, nom, orientation. Les plans existent, les calculs sont faits. Le Boomerang devient une silhouette dans le ciel, celle qu'on voit depuis la route et qu'on met sur l'affiche.

Les passionnés adorent taper dessus, mais c'est la démocratisation du looping : la tête en bas pour des gamins qui n'iraient jamais en Floride. Le revers du clonage ? Vendre un excellent produit des dizaines de fois construit une réputation. Vendre un produit inconfortable des dizaines de fois construit un casier judiciaire.

3. Le SLC, alias « Hang n' Bang » : l'affaire du Condor

Parlez de Vekoma à un passionné, il évoquera surtout le SLC, surnommé « Hang n' Bang » : « suspendu et cogné ». Un inversé compact et standardisé, rail au-dessus de la tête, pieds dans le vide. Le prototype, le Condor, ouvre en mai 1994 à Walibi Holland : 662 mètres, une trentaine de mètres de haut. La version standard pousse à 689 mètres avec 5 inversions.

Dans les faits, ça cogne : les harnais d'origine, de type baudrier, coincent la tête entre deux blocs rigides quand le train bouge. On pense moins à la figure qu'à ses cervicales. Et ce n'est pas qu'une plainte de passionnés :

  • 2021 : Walibi Holland achète à Vekoma des trains neufs avec harnais de type gilet, qui libèrent la tête. Objectif affiché : le confort, 27 ans après l'ouverture.

  • Août 2022 : selon le média néerlandais Looopings, citant un porte-parole, le parc arrête le coaster par précaution après des signalements de douleurs, le temps qu'une équipe technique enquête.

  • Juin 2023 : le Condor doit fermer quand il fait chaud. La chaleur fait rouler le train plus vite, et le tour devient trop inconfortable. On laisse des sièges vides pour alléger les trains ; quand ça ne suffit pas, on ferme.

Selon le journaliste néerlandais, les trains de 2021 n'ont pas changé grand-chose. Faute d'étude publique comparant ces installations, on peut seulement citer ce qui joue en général : la conception du train, la précision du rail et de ses raccords, l'entretien et l'âge des machines. Certains SLC bien entretenus, aux trains remplacés, restent d'ailleurs roulables, voire défendus.

4. Des charrues aux coasters : l'héritage d'Arrow

Aux Pays-Bas, à Vlodrop, dans le Limbourg, un forgeron de village nommé Hendrik op het Veld fabrique des charrues. On le surnomme le Veldkoning, le « roi des champs ». L'entreprise devient la Veld Koning Machinefabriek : VE-KO-MA. Le nom d'un des plus gros constructeurs de montagnes russes est le sobriquet d'un forgeron d'il y a 100 ans. Après la guerre, elle passe à la structure métallique lourde pour les mines de charbon, jusqu'à ce que le gouvernement néerlandais annonce leur fermeture en 1965 (la dernière ferme en 1974). Nouveau pivot : des tubes d'acier pour la pétrochimie, cintrés, soudés et assemblés avec précision.

Exactement ce que cherche en Europe Arrow Development, qui a mis au point en 1959 avec Disney le Matterhorn de Disneyland, premier grand coaster moderne à rail tubulaire en acier. Idée reçue au passage : Arrow n'a pas inventé l'inversion. En 1895, le Flip Flap Railway de Coney Island avait déjà un looping, mais sa boucle parfaitement ronde de 7,5 mètres balançait des forces énormes, et il fut démonté avant la saison 1903. Quant aux roues qui agrippent le rail par en dessous, John Miller les brevette en 1919.

L'apport d'Arrow, c'est la précision : un tube d'acier se plie proprement dans les trois dimensions, ce qui rend la géométrie des inversions reproductible, donc industrialisable. Résultat : le Corkscrew en 1975. Basé à Mountain View, en Californie, Arrow fait produire ses coasters européens par Vekoma dès le début des années 70, lui enseigne la construction de rail, puis lui licencie sa technologie.

  • 1979 : Vekoma entre sur le marché en son nom, avec trois coasters en Europe.

  • 1981 : Python à Efteling. L'industrie le prend au sérieux.

  • 1984 : premier Boomerang ouvert au public… avec des trains Arrow.

  • 1991 : le Sidewinder est le premier Boomerang à ouvrir avec des trains conçus par Vekoma.

Depuis, de nombreux Boomerang ont reçu des trains de remplacement, de Vekoma ou d'autres constructeurs. Mon avis : personne n'a démontré qu'Arrow est coupable de l'inconfort des Vekoma, mais Vekoma a diffusé à une échelle inédite des modèles à la lourde réputation. Le clonage amplifie vos réussites, et tout le reste.

5. Space Mountain à Disneyland Paris : Vekoma au sommet

Dans les années 90, Vekoma est au sommet. À Disneyland Paris, la mise en scène de Space Mountain est signée Walt Disney Imagineering, mais le coaster (rail, structure, système) est fabriqué par Vekoma. Space Mountain : De la Terre à la Lune ouvre le 1er juin 1995, trois ans après le parc, qui va très mal. 1995 devient l'année du premier bénéfice annuel d'Euro Disney, un rebond auquel l'attraction est largement créditée d'avoir contribué, aux côtés d'une restructuration financière massive et d'une politique de prix revue. Avec ses 32 mètres, ses 71 km/h et ses trois inversions, c'est le seul Space Mountain au monde avec des inversions et un lancement, et la version la plus haute et la plus rapide des parcs Disney.

6. Six Flags, prototypes et faillite de 2001

Fin des années 90, Vekoma veut du jamais-vu : le Flying Dutchman, où l'on roule à plat ventre face au sol, et le Giant Inverted Boomerang, 59 mètres, 105 km/h, rampes verticales. Six Flags commande beaucoup : six machines sur une seule année selon la presse spécialisée, dont deux Flying Dutchman et trois Super Boomerang. Mise au point cauchemardesque : cinq installations ouvrent en retard ou sous capacité, et Six Flags aurait retenu des paiements. Le marché ralentit dès 2000, selon le directeur de l'époque, Roger Houben, alors qu'un constructeur engage des millions des mois avant d'être payé.

Le 23 août 2001, Vekoma dépose le bilan. 240 licenciements annoncés, et 15 personnes nommées pour piloter la procédure du plus gros constructeur de montagnes russes du monde. Deux jours plus tard, le Déjà Vu de Six Flags Magic Mountain, l'un des projets au cœur des difficultés, ouvre enfin. En décembre 2001, c'est Arrow qui tombe à son tour, ruiné par un coaster de 4e dimension, X, dans le même parc. En octobre 2002, ce qu'il en reste est revendu pour 1,9 million de dollars.

7. KumbaK : le « come back » des anciens de Vekoma

Vekoma survit, racheté en septembre 2001 par un groupe néerlandais de l'acier et du levage lourd. Le 14 novembre, neuf anciens salariés lancent au salon d'Orlando leur société, KumbaK, comme « come back ». Un mois plus tard, ils sont 16. Depuis 2009, KumbaK met à niveau les vieux coasters, refabrique les pièces introuvables et les systèmes de sécurité, et fournit une partie des trains de remplacement des Boomerang : la faillite d'un constructeur a enfanté celui qui répare ses machines.

8. La transition, clé du confort : Formuła et Lech Coaster

L'inconfort ne vient pas seulement de la vitesse, des G ou de la hauteur. Le facteur sous-estimé, c'est la transition, quand la direction de la force change plus vite que votre nuque ne peut suivre. Sans transition progressive entre une ligne droite et un arc de cercle, la force saute.

D'après sa documentation technique, Vekoma conçoit désormais ses attractions en simulation multi-corps dynamique : un modèle numérique du train roule en 3D, et tout le comportement du véhicule est analysé. Courbure, forces et transitions sont optimisées dès le concept, puis revérifiées sur un modèle plus détaillé, rail et train étant réajustés en boucle :

  • 2016, Energylandia (Pologne) : Formuła, coaster lancé aux trains nouvelle génération, 560 mètres, 24,8 mètres de haut, lancement électromagnétique à 78 km/h.

  • 2017, Legendia (Pologne) : Lech Coaster, premier d'un nouveau modèle dessiné par Benjamin Bloemendaal : 40 mètres, 908 mètres de rail, 95 km/h, trois inversions, environ 12 millions d'euros. Toute l'Europe en parle, et c'est signé du « constructeur douloureux ».

9. F.L.Y. à Phantasialand : le premier flying coaster lancé au monde

Le vrai test, c'est Phantasialand, intraitable sur le détail. F.L.Y. ouvre en douceur le 17 septembre 2020 dans le quartier Rookburgh : premier flying coaster lancé au monde, et plus long flying coaster du monde avec environ 1 235 mètres, 78 km/h et deux inversions. Le lancement se fait en LSM (moteur linéaire synchrone) : des bobines alimentées en séquence créent une vague magnétique qui entraîne les aimants sous le train, sans roue ni câble.

Reste l'embarquement, casse-tête des flying coasters. En 2017, Vekoma brevette un véhicule suspendu à sièges rotatifs avec verrouillage en rotation. Vous montez assis, le train part de travers dans une section de dark ride, puis, juste avant le lancement, le rail pivote de 90° et les sièges avec lui, sur leur couronne motorisée. Vous voilà à plat ventre, catapulté. Ma lecture : la continuité du savoir-faire de Vekoma, faire rentrer beaucoup dans peu de place, sans en subir les défauts.

10. Arrow et Vekoma sous le même toit japonais

Le 30 mars 2018, Vekoma est racheté à 100 % par Sansei Technologies, groupe coté à Tokyo. Or Sansei contrôlait depuis 2012 l'américain S&S, qui avait racheté en 2002 les actifs d'Arrow. Arrow est mort, mais ce qu'il en restait et celui qui avait appris de lui partagent aujourd'hui le même toit.

Conclusion : réparer les machines, pas les souvenirs

La rédemption technique est réelle, la rédemption réputationnelle loin d'être gagnée : une cinquantaine de Boomerang et des dizaines de SLC tournent toujours, et le Condor fermait encore en 2023 les jours de canicule. Le visiteur lambda ne fait aucune différence entre le Vekoma de 1996 et celui de 2020 : il descend d'un Boomerang, se masse la nuque et se dit « plus jamais ». Une entreprise peut réparer ses machines. Elle ne peut pas réparer les souvenirs.

Envie de découvrir comment un fabricant de charrues est devenu le roi du Boomerang ? Retrouvez l'enquête complète dans ma vidéo : Pourquoi ce coaster a envahi les parcs du monde entier ?

P

Parzy

Créateur · Parzy

Créateur de cette vidéo. L'envers du décor des parcs d'attractions.

Chaîne Parzy

À voir ensuite

Pourquoi X2 a fermé pour toujours

Pourquoi X2 a fermé pour toujours

Le 29 septembre 2026, Six Flags enterre X2, à Magic Mountain, en vantant une multitude de tests de sécurité réussis. Il est conforme, et on le ferme quand même. Quelques mois plus tôt, Pamela Guillen fêtait les 16 ans de sa fille dans ce parc, et elle est repartie en neurochirurgie. Comment une attraction qui réussit tous ses tests peut-elle envoyer des gens à l'hôpital ? La clé tient en 0,2 seconde, et pour la trouver, il faut remonter plus de 25 ans en arrière, jusqu'à un dessin animé qui a dormi 5 ans dans un tiroir.

18 octobre 2026
Comment SeaWorld a survécu à Blackfish

Comment SeaWorld a survécu à Blackfish

4 millions de dollars d'amende, 65 millions pour solder les poursuites des actionnaires et 830 millions de valeur boursière évaporés en une seule journée : tout ça à cause d'un documentaire, Blackfish. Mais la vraie punition est ailleurs. Le film a forcé SeaWorld à débrancher son produit principal, l'orque, un actif qui se reproduisait tout seul, sans pouvoir s'en débarrasser. Elles sont 16, elles peuvent vivre encore des décennies, et chaque matin il faut filtrer, refroidir et contrôler leur eau. SeaWorld a-t-il vraiment changé, ou a-t-il laissé passer la tempête ?

11 octobre 2026
Comment Alton Towers a survécu au crash du Smiler

Comment Alton Towers a survécu au crash du Smiler

Le 2 juin 2015, un train de 16 passagers percute un train vide immobilisé en plein parcours du Smiler. Deux jeunes femmes y perdront une partie d'une jambe. Deux mois plus tard, en plein mois d'août, on monte sur les plus grosses attractions d'Alton Towers sans faire la queue. Merlin est condamné à 5 millions de livres d'amende, et le parc perd son titre de plus fréquenté du Royaume-Uni. Neuf ans plus tard, il a repris sa couronne. Comment survit-on à ça ? La réponse est enterrée sous le parc, dans une fosse dynamitée en 1994… et ce n'est même pas la première fois qu'on essaie de tuer cet endroit.

13 septembre 2026
Sponsorisé · Lien affilié — Parzy peut percevoir une commission

🎬 Découvre HOLY, l'alternative sans sucre aux sodas classiques, et soutiens mon travail juste ici : HOLY x Parzy

🎁 Vous avez -10% sur tout avec le code PARZY

Passer par ce lien est le meilleur moyen de soutenir mon travail et de m'aider à financer les futures vidéos. N'hésitez pas à regarder leurs petits "Starter Sets" pour vous faire un avis.