
Ray-Ban ou Oakley ? Vous n'avez pas vraiment choisi
Ray-Ban ou Oakley, Prada ou Chanel, votre opticien ou celui d'en face : vous pensez avoir choisi. Sauf que, dans beaucoup de cas, les marques sortent des mêmes usines, les boutiques appartiennent au même groupe, et le verre aussi. des ventes de 28 milliards d'euros en 2025, plus de 200 000 salariés, près de 18 000 magasins, et pourtant une action qui vaut moitié moins, dix mois plus tard. Le 6 septembre 2026, le fils du fondateur prend un micro et attaque l'homme que son père avait choisi. Voici l'histoire de Luxottica, de l'orphelinat des Martinitt à la guerre de succession.
Une vidéo de la chaîne Parzy Stories — les empires de la pop culture, racontés.
S'abonner à Parzy Stories1. Luxottica : l'entreprise qui possède Ray-Ban, Oakley et votre opticien
Touchez vos lunettes. Il y a de bonnes chances que la personne la plus proche de vous en porte, choisie avec soin entre une Ray-Ban et une Oakley, une Prada et une Chanel, son opticien et celui d'en face. Sauf que non : dans beaucoup de cas, les marques sortent des mêmes usines, les boutiques appartiennent au même groupe, et le verre aussi.
des ventes de 28 milliards d'euros sur l'année 2025 ;
plus de 200 000 salariés et près de 18 000 magasins ;
une action qui vaut moitié moins, dix mois plus tard.
Pendant 60 ans, cette entreprise n'a fait qu'une chose : posséder votre nez. Le dimanche 6 septembre 2026, au bord du lac de Côme, le fils du fondateur dit en public que le groupe a perdu 50 % de sa valeur. Comment une entreprise qui bat tous ses records peut-elle valoir moitié moins ? Et pourquoi l'ennemi n'est-il pas, cette fois, dehors ?
2. Leonardo Del Vecchio : de l'orphelinat des Martinitt à Agordo
Le 22 mai 1935, à Milan, naît Leonardo Del Vecchio, dans une casa di ringhiera. Son père, vendeur de fruits monté des Pouilles, est mort avant sa naissance. À 7 ans, sa mère, qui doit travailler, le confie aux Martinitt, l'orphelinat de la ville : pas par abandon, pour qu'il ait une école et un toit. À 14 ans, il devient garçon de boutique chez Johnson, qui fabrique des médailles, et apprend à travailler le métal au dixième de millimètre.
En 1955, une paire de lunettes est un objet médical : assemblée par un fabricant avec des pièces de sous-traitants (charnières, branches, plaquettes), par une chaîne de petites mains dont aucune ne possède l'objet final. Le 27 avril 1961, à 25 ans, Del Vecchio monte à Agordo, village des Dolomites où les mines viennent de fermer, et fonde Luxottica avec deux associés, Francesco Da Cortà et Vittorio Toscani. Ces deux associés sont aussi ses deux meilleurs clients. Retenez ce détail.
3. De la charnière à la monture : « à qui appartient la lunette ? »
Au début, Del Vecchio se pose la question de l'artisan : comment faire une meilleure charnière que le voisin ? Mais une bonne charnière se remplace, et être remplaçable, c'est ne rien posséder. Il change de question : à qui appartient la lunette ? En 1969, il rachète ses associés et lance ses premières montures complètes ; en 1971, il présente sa première collection sous son nom au salon de Milan. Fin de la sous-traitance. Mais posséder la monture, ce n'est pas encore posséder le nez.
Premier étage du secret, la pizzeria : le blé vient d'un paysan, le four d'un fabricant, la boîte d'un imprimeur, la livraison d'un coursier, et la rue appartient à un propriétaire qui peut tripler le loyer. Celui qui gagne est celui qui possède tout, rue comprise. Del Vecchio va passer 40 ans à acheter la rue.
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4. Armani, LensCrafters, Ray-Ban, Sunglass Hut : acheter toute la chaîne
1988 : licence avec Giorgio Armani. Les lunettes cessent d'être un objet médical pour devenir un accessoire de mode ;
1990 : entrée à la Bourse de New York ;
mai 1995 : rachat d'une entreprise américaine de chaussures, pour sa filiale LensCrafters, la plus grande chaîne d'opticiens d'Amérique du Nord (864 magasins fin 2000). Elle vient d'acheter la rue ;
juin 1999 : plus de 600 millions de dollars pour que Ray-Ban passe de Bausch & Lomb à Luxottica (Aviator, Wayfarer) ;
avril 2001 : Sunglass Hut, la plus grande chaîne de lunettes de soleil du monde, à 11,50 dollars l'action, en cash, d'après les documents de la SEC.
La pizzeria est complète : Luxottica fabrique la lunette, possède la marque et le magasin. Vous hésitez chez Sunglass Hut entre Ray-Ban et Vogue, et les trois appartiennent au même groupe. « L'Oréal et Nestlé aussi possèdent plusieurs marques », me direz-vous. Sauf que L'Oréal ne possède pas Sephora et Nestlé ne possède pas Carrefour. Et une marque a dit non.
5. Oakley contre Luxottica : l'action perd plus d'un tiers en une séance
En 1975, Jim Jannard fabrique des poignées de moto dans son garage. Vingt ans plus tard, ses lunettes sont sur le nez de Michael Jordan et de coureurs du Tour de France : une marque qui ne doit rien à Luxottica. En 2001, après l'achat de Sunglass Hut, Luxottica demande à ses 10 fournisseurs de baisser leurs prix. Neuf acceptent, Jannard refuse. Or Sunglass Hut, c'est 19 % des ventes d'Oakley et 1 730 boutiques en Amérique du Nord.
Deuxième étage du secret : le propriétaire du centre commercial ne fabrique rien, mais il décide qui a une vitrine. En août 2001, Luxottica refuse de prendre la nouvelle collection d'Oakley chez Sunglass Hut, en tout cas pas en quantité. Le 2 août, Jannard le dit dans un communiqué, et l'action Oakley perd plus d'un tiers de sa valeur en une séance. En décembre, un accord est signé, mais le marché a reçu le message : sans vitrine, vous n'avez rien. En 2007, Luxottica rachète Oakley, à 29,30 dollars l'action, environ 2,1 milliards de dollars.
Mon avis, pas un fait : c'est d'une intelligence glaçante. Légal, mais glaçant. Del Vecchio n'a pas eu à prouver qu'il faisait les meilleures lunettes, il a prouvé que la question ne se posait plus.
6. Essilor et Luxottica : la fusion du verre et de la monture
Une lunette, c'est une monture et un verre, et en 2016 Luxottica reste un nain dans le verre de vue, où le numéro 1 est français : Essilor, à Charenton-le-Pont, née en 1972 et créatrice en 1959 du verre progressif Varilux. Troisième étage : le téléphone et la carte SIM. Celui qui fabrique les deux ne tient plus personne, il décide.
Le 16 janvier 2017, Essilor et Delfin, la holding de Del Vecchio, annoncent leur fusion : 46 milliards d'euros de capitalisation, plus de 15 milliards de chiffre d'affaires, 300 000 opticiens servis. Bruxelles ouvre une enquête approfondie en septembre 2017, puis le 1er mars 2018 autorise la fusion sans condition, et la FTC américaine clôt la sienne le même jour. Gardez-le : c'est la défense du groupe.
Le 1er octobre 2018, EssilorLuxottica existe, cotée au CAC 40, avec Hubert Sagnières (Essilor) aux mêmes pouvoirs que Del Vecchio et 8 administrateurs chacun. Delfin, avec ses 62 % de Luxottica, est premier actionnaire, mais ses droits de vote sont plafonnés à 31 %. Six mois plus tard, les deux patrons s'affrontent par journaux interposés, puis Delfin demande un arbitrage à la Chambre de commerce internationale. Le 13 mai 2019, armistice : la stratégie est déléguée à Laurent Vacherot et à Francesco Milleri, ancien consultant informatique devenu l'homme de confiance de Del Vecchio. En 2021, le rachat de GrandVision (7 milliards d'euros) oblige le groupe à vendre 351 magasins.
Le 27 juin 2022, Leonardo Del Vecchio meurt à 87 ans. Le lendemain, Milleri, directeur général depuis fin 2020, devient président d'EssilorLuxottica, et une semaine plus tard président de Delfin : les deux chaises en 7 jours.
7. Ray-Ban Meta : le pari de Milleri sur les lunettes IA
En septembre 2021, Facebook et Ray-Ban sortent les Ray-Ban Stories (deux caméras, haut-parleurs, micro, 300 dollars). Un échec discret : selon une note de Meta obtenue par le Wall Street Journal, 300 000 paires vendues jusqu'en février 2023, 27 000 utilisateurs mensuels, 13 % de retours. Milleri comprend que poser une puce dans une Ray-Ban ne fait pas un produit : la bonne question est « pourquoi quelqu'un la garderait-il sur le nez ? »
Avec Ray-Ban Meta (octobre 2023) puis une IA qui voit (printemps 2024), les gens les gardent : 2 millions de paires sur 2023-2024, plus de 7 millions de lunettes IA sur la seule année 2025. Selon Bloomberg, Meta et Luxottica discutent d'une capacité de 20 millions par an, peut-être 30. Milleri fait alors deux choses que Del Vecchio n'aurait jamais faites : en juillet 2025, il annonce avec Paul du Saillant « la transformation des lunettes en prochaine plateforme informatique », et Meta entre au capital (un peu moins de 3 %, autour de 3 milliards d'euros d'après Bloomberg, sans siège au conseil, pas encore). Le 13 novembre 2025, l'action atteint 323,80 euros, 150 milliards d'euros en Bourse. Ils possédaient le nez, ils voulaient le cerveau, et la question devient : qui possède ce qu'il y a dedans ?
8. Quatrième étage : Google, marges et vie privée
Samsung fabrique l'écran de votre télé, mais Netflix gagne l'argent : la valeur est passée de l'autre côté de la vitre. Une lunette IA, Google n'a pas besoin de savoir en faire, il lui suffit de choisir un lunetier : Warby Parker et Gentle Monster, deux marques grandies hors de la pizzeria. Le 19 mai 2026, à la Google I/O, les lunettes conçues avec Samsung sont montrées, pour une sortie à l'automne 2026.
Contournement : en février 2026, Bernstein juge que les lunettes intelligentes menacent le cœur du modèle, car les géants de la tech montent leurs propres chaînes d'approvisionnement ;
Marge : 28,5 milliards de ventes en 2025 (+11,2 % hors change) mais une marge opérationnelle ajustée de 15,7 %, en baisse, « impactée par les droits de douane américains et les lunettes avec IA ». Puce de Qualcomm, IA de Meta : rien n'est à eux ;
Partenaire : Meta veut plus de volume, moins cher, et une collection moins chère arrive en juin ;
Vie privée : le parquet de Paris enquête sur des lunettes connectées utilisées pour filmer des femmes dans la rue, et la CNIL reçoit des plaintes d'entreprises.
Paradoxe : le 28 juillet 2026, la marge remonte à 18,6 %, le chiffre d'affaires des lunettes IA double presque au 2e trimestre, et l'action reste par terre. À mon sens, le marché juge ce que Luxottica devient : Samsung. Mais la défense existe : résultats et cash-flow records (2,8 milliards), dividende à 4 €, et sans Ray-Ban Meta, Google aurait fait ses lunettes avec Warby Parker. Être Samsung est moins bien qu'être Netflix, mais infiniment mieux qu'être Kodak. Quant au mot « monopole », Bruxelles a dit oui en 2018, puis exigé 351 cessions en 2021 : cela a été regardé. La stratégie n'est pas mesurable aujourd'hui.
9. Qui possède EssilorLuxottica ? Le testament et la guerre des Del Vecchio
Delfin détient 32,4 % d'EssilorLuxottica, les salariés 4,4 %, le flottant de 63 % inclut Meta (au moins 3 %). Le testament ne dit rien sur qui dirigera Delfin : il le coupe en huit parts égales de 12,5 % (six enfants nés de trois mères, la veuve Nicoletta Zampillo et son fils d'un premier mariage), sans arbitre. Mais « sur la base des indications du fondateur », Delfin nomme président Francesco Milleri : celui qui décide de la stratégie et celui qui représente l'actionnaire sont la même personne.
Voilà pourquoi Leonardo Maria Del Vecchio, 31 ans, président de la marque Ray-Ban et fils de la veuve, a explosé. En mars 2026, il annonce racheter à crédit les parts de ses frère et sœur Luca et Paola (environ 10 milliards d'euros) pour atteindre 37,5 %. Les banques ont dit non, et ils s'apprêtent à lui réclamer 500 millions de pénalités. En août, il quitte le groupe ; le 6 septembre, il lâche : « EssilorLuxottica est l'héritage de Delfin, le véritable investissement de notre père. Pourtant, le groupe a perdu 50 % de sa valeur de marché. » Milleri peut-il décider seul ? « Non. »
Le mercredi 9 septembre, le conseil « réaffirme à l'unanimité sa pleine confiance » dans Milleri et la stratégie. Pour le faire tomber : le conseil, qui vient de voter, ou l'assemblée des actionnaires, où les votes de Delfin sont plafonnés à 31 %, et face à 14 administrateurs dont 8 reconduits en avril 2026. Des règles écrites pour protéger les Français protègent aujourd'hui le lieutenant contre le fils. Et le détail du début : à Agordo, ses associés étaient ses clients. Del Vecchio a mis 61 ans à sortir de là, et en juillet 2025, l'homme qu'il avait choisi a fait entrer Meta, l'associé le plus puissant que le groupe ait jamais eu.
Conclusion : qui décide, au final ?
Personne, complètement : une famille qui ne se parle plus, un manager qui tient les deux chaises, un géant de la tech à 3 % sans siège, et un marché qui a divisé la valeur par deux sans qu'une seule vente baisse. Soit Milleri a raison et Luxottica sera le Samsung des lunettes, énorme et moins rentable ; soit le fils gagne et le groupe revient à posséder le nez. À vous de trancher en commentaire.
Envie de découvrir comment Luxottica a mis la main sur Ray-Ban, Oakley et votre opticien ? Retrouvez l'enquête complète dans ma vidéo : Ray-Ban ou Oakley ? Vous n'avez pas vraiment choisi
Parzy
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Créateur de cette vidéo. Les empires de la pop culture, racontés.
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