
La montagne russe qui a pulvérisé tous les records (FALCON'S FLIGHT)
163 mètres de hauteur, près de 195 mètres de dénivelé, 250 km/h et 4 250 mètres de rail. Le 31 décembre 2025, en plein désert saoudien, Six Flags Qiddiya City a ouvert Falcon's Flight, une montagne russe signée Intamin qui rafle d'un coup les trois records absolus de hauteur, de vitesse et de longueur. Sauf qu'il existe un record que ce monstre ne battra jamais, le seul qui compte vraiment quand on dirige un parc. Et le problème n'est ni une question d'argent ni de politique : c'est une question de physique. Tout ce qui fait de ce coaster un géant est exactement ce qui le condamne.
Une vidéo de la chaîne Parzy — l'envers du décor des parcs d'attractions.
S'abonner à la chaîne parcs1. Un cahier des charges fou : tous les records en même temps
Falcon's Flight n'est pas né d'une envie de parc, mais d'un défi lancé à l'industrie entière : construire la montagne russe qui détient tous les records à la fois. Pas un record. Tous. Une provocation, car ces records se battent d'habitude un par un. Avant lui, ils étaient éparpillés :
La vitesse : Formula Rossa, à Abu Dhabi, 240 km/h.
La hauteur : Kingda Ka, aux États-Unis, 139 mètres (depuis démoli, et auquel j'ai consacré une vidéo).
La longueur : Steel Dragon 2000, au Japon, un peu plus de 2 400 mètres.
Falcon's Flight efface les trois d'un coup, et de loin. Ses 4 250 mètres de rail représentent plus d'une fois et demie le précédent record de longueur, presque 2 kilomètres de plus que Steel Dragon 2000. Ce n'est plus une amélioration, c'est un changement d'échelle.
Le projet s'inscrit dans la Vision 2030 saoudienne, financée par le fonds souverain du royaume, le PIF. Le débat géopolitique sur ce que l'Arabie saoudite achète avec son argent est légitime, mais ce n'est pas mon sujet. Ce qui m'intéresse, ce sont les machines et l'addition : combien, comment, et est-ce que cela tient debout économiquement ?
2. Six Flags Qiddiya City : un parc compact pour un record absolu
Six Flags Qiddiya City est le premier projet d'envergure de la marque hors d'Amérique du Nord depuis des décennies. Une trentaine d'attractions, dont huit montagnes russes, sur 79 acres : à peine plus que Disney California Adventure, à Anaheim, qui en fait 72. Un parc compact, donc, sur lequel on a posé le record du monde absolu.
Annoncé pour 2022, il a finalement ouvert fin 2025. Trois ans de décalage, pour une machine que personne d'autre n'avait osé commander. Les fans en rêvaient, la technologie existait en partie. Alors pourquoi aucun parc, même parmi les plus riches, n'avait-il franchi le pas ?
Premier adversaire : le désert. Sous la chaleur saoudienne, moteurs et roues chauffent. Intamin a dû repenser entièrement la gestion thermique : roues surdimensionnées, jantes ventilées, protections aérodynamiques et plus de 700 stators LSM à synchroniser dans la fournaise.
3. Le voyage : trois lancements et une falaise
Un départ tout doux. Le train quitte la gare, tourne, puis reçoit un premier lancement à seulement 39 km/h, la vitesse d'un scooter en ville. De quoi le jeter dans une première chute vrillée de 55 mètres, suivie de bosses, de virages et d'un passage en vague.
La falaise. Plutôt que de bâtir une structure de 200 mètres, ruineuse en acier et cauchemardesque à stabiliser, Intamin a utilisé la montagne : une falaise naturelle de près de 600 pieds, environ 195 mètres. Le coaster n'y lutte pas contre le terrain, il l'épouse. À son pied, deuxième lancement à environ 150 km/h pour grimper une paroi quasiment verticale, puis des virages au sommet, dont un virage incliné vers l'extérieur, au-dessus du vide.
Le suspense. Le train est alors volontairement freiné, presque à l'arrêt, au-dessus de 160 mètres de vide. Puis le sol disparaît : chute à 90 degrés dans un tunnel. À la sortie, troisième lancement, à 250 km/h, la vitesse la plus élevée jamais atteinte par une montagne russe sur Terre. Là où la plupart des coasters lancés en ont un ou deux, celui-ci enchaîne trois lancements.
4. 700 moteurs LSM et la naissance de l'Exa Coaster
Ces lancements reposent sur des moteurs linéaires synchrones (LSM) : ni câble, ni roue de friction, ni hydraulique, seulement des aimants surpuissants alignés le long du rail, qui tirent le train comme une balle de fusil. Plus de 700 modules, soit environ six fois plus que sur VelociCoaster, en Floride, déjà considéré comme haut de gamme.
La nomenclature d'Intamin distingue les Mega, les Giga et les Strata, selon la hauteur ou le dénivelé en pieds. Avec 195 mètres de dénivelé, soit 640 pieds, Falcon's Flight franchit le seuil des 600 pieds et inaugure une catégorie : l'Exa Coaster, le premier et le seul au monde.
5. Les leçons de Kingda Ka : une machine pensée pour durer
Kingda Ka, implosé aux États-Unis en février 2025, utilisait un lancement hydraulique brutal, spectaculaire mais mécaniquement lourd, et bien plus capricieux qu'un coaster classique. Intamin a retenu la leçon :
Zéro soudure : le châssis des trains est usiné dans la masse en aluminium. Les soudures, point faible d'un coaster, exigent des contrôles réguliers aux ultrasons pour traquer les microfissures. Sans elles : moins de maintenance, plus de fiabilité.
Des roues pour la chaleur : surdimensionnées, avec des jantes dessinées pour l'évacuer.
L'aérodynamique : pare-brise incurvés et spoilers dispensent les passagers de lunettes malgré la vitesse et le sable, alors qu'elles sont obligatoires sur Formula Rossa, à « seulement » 240 km/h.
Le confort : transitions lissées, virages adoucis, moments pour souffler. Objectif : qu'on ait envie de le refaire.
Le vice-président du design d'Intamin y voit « l'évolution du coaster du siècle ». Une phrase de communicant, mais difficile de lui donner complètement tort. Fragilité hydraulique supprimée, chaleur domptée, inconfort gommé : je trouve cette machine brillante. Ce qui rend la suite plus troublante, car ce génie va se heurter à un mur. Une simple multiplication.
6. Le paradoxe du débit : la multiplication qui fâche
Le nerf de la guerre d'un parc n'est ni la vitesse ni la hauteur : c'est le débit, le nombre de personnes qu'on fait passer par heure. Un visiteur qui attend deux heures consomme moins, ne revient pas et le dit autour de lui.
Comptons. Six trains de 14 passagers, soit 84 personnes en même temps sur le circuit. Un tour d'environ trois minutes et demie (3 min 25 selon Intamin, 3 min 35 selon certaines bases de données), plus du double de la plupart des montagnes russes. Logique pour le plus long du monde, mais :
plus le tour est long, plus chaque train reste sur le circuit ;
moins il revient souvent en gare ;
moins on embarque de nouveaux passagers.
Le record de longueur est exactement ce qui étrangle le débit. Et une machine qui lance à 250 km/h ne se redémarre pas comme un manège de fête foraine : météo, vent, vérifications, gestion de six trains sur un tracé de plus de 4 kilomètres aux dénivelés énormes : tout impose un rythme d'embarquement plus prudent.
7. La double gare, l'aveu d'Intamin
Intamin le savait, et a laissé un aveu : la gare possède deux quais. Deux voies, deux plateformes séparées pour charger et décharger en parallèle et grappiller du débit. Une double gare pour compenser un problème créé par la quête du record. L'ingénierie passe la moitié de son temps à réparer les conséquences de l'ambition de l'autre moitié, et c'est ce qui rend cette machine, à mes yeux, fascinante et un peu tragique.
Je n'ai pas trouvé le débit horaire officiel dans une source fiable, je ne l'invente donc pas. Mais la logique est implacable : un tour très long, un nombre limité de trains et des contraintes de sécurité maximales imposent un plafond, même avec six trains et une double gare. Pour l'attraction censée porter l'image mondiale du parc, c'est un vrai sujet. Attendriez-vous deux ou trois heures pour trois minutes et demie de ride ?
8. Rationner par le prix : le rôle du coupe-file
Quand on ne peut pas rationner l'accès par le débit, on le rationne par le portefeuille. Au moment où je préparais la vidéo, l'entrée démarrait autour de 87 dollars. Ajoutez le coupe-file maison, le GoFast Pass, et l'addition peut quasiment doubler : autour de 170 dollars si votre objectif principal est Falcon's Flight.
Le coupe-file payant n'est pas seulement une source de revenus, c'est la réponse directe au problème de débit : on fait payer ceux qui veulent passer devant. La rareté imposée par la physique devient un produit de luxe.
9. Qui a besoin que cette machine soit rentable ?
Six Flags n'est pas le propriétaire du parc. Celui-ci appartient à la Qiddiya Investment Company, donc, au bout de la chaîne, au fonds souverain saoudien. Six Flags exploite, opère et appose sa marque, sans porter le risque de l'investissement comme un propriétaire classique.
Pour un Europa-Park ou un Parc Astérix, une attraction qui ne fait pas son débit est un problème vital : il faut rembourser l'emprunt avec les visiteurs qu'elle attire. Ici, le calcul n'était même pas censé tomber juste. Pour un fonds souverain chargé de diversifier l'économie d'un pays et de bâtir une industrie du divertissement à partir de rien, ce coaster est une vitrine, un produit d'appel, un symbole planté dans le désert.
Mon avis a évolué pendant la préparation. Je voulais dénoncer un gouffre, puis j'ai compris que je jugeais une vitrine avec les règles d'un commerce. Falcon's Flight est un argument à 250 km/h, et un argument n'a pas à être rentable : il doit convaincre. Voilà pourquoi personne ne l'avait commandé avant : ce n'était pas techniquement impossible, mais aucun parc géré pour gagner de l'argent ne pouvait justifier la dépense.
Conclusion : attraction ou monument ?
Falcon's Flight est sans doute la montagne russe la plus aboutie techniquement jamais construite. Mais elle reste prisonnière d'une contradiction : vouloir le plus long avec un débit massif, c'est voir la physique fermer la porte. Deux gares ou pas, le plafond reste là. Record et rentabilité tirent dans des directions opposées.
Sauf que les Saoudiens n'ont pas eu à choisir, car le retour financier immédiat n'est probablement pas leur seule métrique. On a construit un monument qui se trouve aller à 250 km/h, et personne ne résume la tour Eiffel à un nombre de visiteurs par heure.
Mon avis est partagé. Le passionné en moi est ébloui et a envie de prendre un avion demain. L'observateur de l'industrie sait qu'un tel objet n'existe que parce qu'un acteur a accepté que la rentabilité directe ne soit pas le critère principal, et que cela ne se reproduira pas souvent. Aux États-Unis, on a implosé Kingda Ka après 20 ans, officiellement pour préparer la suite. Dans le désert saoudien, on a dressé son héritier. Deux philosophies, deux mondes. Gâchis somptueux ou chef-d'œuvre ?
Envie de découvrir comment le coaster de tous les records se heurte au mur du débit ? Retrouvez l'enquête complète dans ma vidéo : La montagne russe qui a pulvérisé tous les records (FALCON'S FLIGHT)
Parzy
Créateur · Parzy
Créateur de cette vidéo. L'envers du décor des parcs d'attractions.
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