
Parc Spirou : Le petit parc que tout le monde a enterré trop tôt
Trois ans de retard, une attraction phare qui n'a jamais fonctionné, 280 000 visiteurs au lieu des 500 000 promis et des pertes supérieures au chiffre d'affaires. Puis, en 2020, des mois de fermeture. Sur le papier, le Parc Spirou de Monteux avait tout d'un nouveau Mirapolis. Pourtant, le petit parc provençal bat aujourd'hui des records de fréquentation, a racheté son voisin aquatique et vient d'ouvrir Konoha Land, présentée comme la première zone thématique Naruto d'Europe, pour 16 millions d'euros. Voici comment un parc que tout le monde avait enterré a survécu, brique par brique.
Une vidéo de la chaîne Parzy — l'envers du décor des parcs d'attractions.
S'abonner à la chaîne parcs1. La France, cimetière des parcs d'attractions
En France, ouvrir un parc d'attractions, c'est signer un pacte avec le diable. Budget explosé, promesses trahies, faillite en trois ans. On l'a vu avec Mirapolis, avec Zygofolis, avec le Bioscope. C'est presque un sport national.
Et puis il y a ce parc-là, à Monteux, dans le Vaucluse, entre Avignon et le Mont Ventoux. Le Parc Spirou a ouvert en 2018 avec trois ans de retard, bien moins d'attractions que prévu et une attraction phare qui n'a jamais fonctionné. Sur le papier, un Mirapolis du Vaucluse.
Sauf que le Parc Spirou est toujours debout. Il bat des records de fréquentation, rachète son voisin et vient d'ouvrir ce qui est présenté comme la première zone thématique Naruto d'Europe : un land de 15 000 m² qui a coûté 16 millions d'euros. Comment a-t-il réussi là où des projets dix fois plus riches ont échoué ?
2. 2013 : le rêve des Éditions Dupuis
En septembre 2013, les Éditions Dupuis annoncent publiquement la construction d'un parc à thème dédié aux héros du Journal de Spirou, dans la vallée du Rhône : 17 attractions, 75 millions d'euros d'investissement en plusieurs phases, et une ouverture prévue pour 2015.
Le projet est porté par Parexi, une société basée à Avignon, avec le soutien de Média Participations (maison mère de Dupuis, Dargaud, Le Lombard et Kana) et d'investisseurs privés. Bpifrance rejoindra le tour de table en 2018 pour boucler le financement. Le directeur annoncé, Daniel Bulliard, est un ancien du Futuroscope.
Monteux, 10 000 habitants à 20 minutes d'Avignon, borde l'A7, l'autoroute du soleil, dans une région Provence-Alpes-Côte d'Azur qui brasse 30 millions de touristes par an. Le terrain retenu, l'écoquartier de Beaulieu, se trouve dans une zone de loisirs où se développera aussi le parc aquatique Splashworld, devenu plus tard Wave Island.
3. Le piège d'un catalogue BD patrimonial
Et il y a le catalogue : Spirou et Fantasio, le Marsupilami, Lucky Luke et les Dalton, Gaston Lagaffe, les Schtroumpfs, Boule et Bill, Kid Paddle, Zombillénium. Des personnages qui traversent les générations depuis les années 40.
Mais ce sont des trésors patrimoniaux : vos grands-parents les connaissent, alors que pour un enfant de 8 ans, Spirou est une vague image sur un album poussiéreux chez mamie. Lucky Luke lui dit quelque chose, mais il ne vibre pas pour lui comme pour Naruto, Mario ou les Avengers. Auprès des 6-12 ans, cible primaire d'un parc familial, sa notoriété est plus fragile qu'on ne le croit. Un détail qui va peser lourd.
4. Trois ans de retard et un projet qui maigrit
En 2014, l'ouverture glisse de 2015 à 2016 et le budget de la première phase est recalibré à 45 millions d'euros au lieu de 75. En 2016, nouveau report à 2017, puis encore un : ce sera finalement juin 2018. Les travaux ne démarrent réellement qu'en juillet 2017.
Les plans changent en permanence, des attractions disparaissent des maquettes, et à chaque itération, le projet maigrit. Le motif des parcs français morts : on lève des fonds sur un rêve gigantesque, puis on découvre que la réalité coûte bien plus cher que le PowerPoint. Alors on coupe, on rogne.
5. 16 juin 2018 : une ouverture en demi-teinte
Le 16 juin 2018, le Parc Spirou ouvre enfin, et le constat est rude. Sur les 17 attractions annoncées, il y en a une dizaine à une douzaine selon le mode de comptage, dont une qui ne sera jamais opérationnelle : le dark ride Zombillénium, commandé chez le spécialiste britannique Simworx. Censé être la vitrine technologique du parc, il n'a jamais fonctionné. Le bâtiment deviendra un cinéma 4D dès 2019, sous le nom de Marsu Aventures.
Les premiers visiteurs découvrent 4,5 hectares, contre 35 pour le Parc Astérix et 95 pour Europa-Park. Les équipes font le job, mais le mot qui revient, c'est « vide » : les espaces entre les attractions sont trop grands, et la végétation, tout juste plantée, n'offre aucun couvert. Or en Provence, en plein été, l'ombre est une question de survie.
Le problème du Parc Spirou n'est pas le retard, c'est l'écart entre ce qu'on avait vendu et ce qu'on a livré. Le gros du line-up vient de Zierer, constructeur allemand de manèges familiaux compacts : solide, fiable, mais entrée de gamme, loin de Mack, Intamin ou B&M. Les trois simulateurs viennent de Simworx : du catalogue, pas du sur-mesure. Il manque une attraction signature, un Toutatis, un Blue Fire, un Ride to Happiness. Du charme, mais pas de claque.
6. 2019-2020 : pertes, Covid et arrêt cardiaque
La première année complète, 2019, confirme le diagnostic : 9 millions d'euros de chiffre d'affaires pour un déficit de près de 12 millions. L'objectif de 500 000 visiteurs, martelé dans tous les communiqués, est pulvérisé dans le mauvais sens : le parc accueille 280 000 personnes. La moitié de la promesse.
Puis arrive 2020. En deuxième année d'exploitation, au lieu de convaincre les visiteurs de revenir, le parc ferme ses portes pendant des mois, avec un déficit de plus de 9 millions d'euros. Sur un parc de cette taille, c'est un arrêt cardiaque : on attend le communiqué de liquidation et le reportage de France 3 Provence.
Ce communiqué n'est jamais arrivé.
7. Hervé Lux, Média Participations et la stratégie de la brique
En 2020, au pire moment, l'implication de Média Participations, l'actionnaire majoritaire, devient beaucoup plus directe et structurante. Un nouveau directeur général arrive : Hervé Lux, passé par Marineland et La Mer de Sable. L'ancienne stratégie était celle du coup d'éclat : annoncer gros, promettre la lune. La nouvelle en est l'inverse exact : la stratégie de la brique. Pas d'annonce fracassante, juste du concret chaque saison.
Pourquoi Média Participations n'a-t-il pas coupé les vivres, là où le Club Med avait jeté l'éponge à Mirapolis et où les collectivités avaient fermé le robinet du Bioscope ? La raison est structurelle : ce groupe ne finance pas un parc d'attractions, il finance une vitrine physique pour son propre catalogue. Chaque visiteur qui découvre Kid Paddle, Zombillénium ou le Marsupilami est un lecteur ou un acheteur de produits dérivés potentiel. Comme chez Universal, qui perd de l'argent sur ses parcs pendant des années avant qu'ils deviennent rentables, le parc alimente la franchise, et inversement. Le parc a cessé d'être un boulet pour devenir un outil.
8. Nouvelles attractions et records de fréquentation
2019 : arrivée du Nid des Marsupilamis, un modèle compact qui tourne sur lui-même. Sept nouvelles attractions en un an.
2020 : malgré le Covid, cinq nouvelles attractions.
2022 : la zone Kid Paddle et Blorks Attack, un Disk'O Coaster, première vraie sensation forte du parc.
2024 : les Schtroumpfs arrivent avec un simulateur 4D exclusif.
En six ans, l'offre a plus que doublé. Surtout, la courbe grimpe : 280 000 visiteurs en 2019, record à 307 000 en 2022, nouveau record en 2023, encore un record à 330 000 en 2024. En 2025, malgré un printemps pluvieux et une conjoncture tendue, le parc maintient ses chiffres. Les gens reviennent, et dans un parc régional familial, la revisite est l'indicateur le plus précieux : aucune campagne de pub ne peut fabriquer des gamins qui disent « on y retourne » dans la voiture du retour.
En 2024, le parc rachète Wave Island, le parc aquatique d'en face : 150 000 visiteurs par an et 6 millions d'euros de chiffre d'affaires en 2022. Les deux parcs combinés frôlent le demi-million de visiteurs. Avec le Wave Village pour dormir sur place, le Parc Spirou devient un week-end : une logique de resort, celle qui a fait décoller Astérix dans les années 2000 avec ses hôtels.
Restent des faiblesses : thématisation inégale, végétation jeune, pas de dark ride narratif, files d'attente sans couverture en plein cagnard provençal. La direction a-t-elle les moyens de les traiter ? La réponse est arrivée le 4 avril 2026.
9. Konoha Land et Kyûbi Unchained : le pari Naruto
Konoha Land, c'est 15 000 m², 16 millions d'euros, 4 ans de développement avec les ayants droit japonais, dix statues taille réelle, un restaurant Ichiraku Ramen et deux nouvelles attractions. La signature, Kyûbi Unchained, est un Family Thrill Launch Coaster Zamperla présenté par le parc comme une première mondiale pour ce modèle :
670 mètres de rail pour plus d'un kilomètre de parcours réel avec les passages en marche arrière ;
deux zones de propulsion par pneus et un tunnel à effets spéciaux ;
un spike vertical de 30 mètres d'où le train repart en marche arrière ;
75 km/h maximum, 76 secondes de ride ;
28 passagers par train, dont quatre orientés vers l'arrière, pour environ 680 riders par heure, ce qui en ferait l'attraction la plus capacitaire du parc ;
des lap bars plutôt que des harnais, pour l'accessibilité familiale (1,30 m en solo).
Zamperla, historiquement connu pour ses flat rides, ne joue pas dans la même ligue qu'un Mack ou un Intamin, et l'annonce a suscité du scepticisme sur les forums. Mais les premiers retours sont très positifs : un ride fluide, confortable, une bande-son de Naruto diffusée à bord, et une tête de Kyûbi modélisée d'après les dessins originaux de Masashi Kishimoto. Sa fonction n'est pas d'attirer les coaster enthusiasts, mais de faire dire à une famille « on a vécu quelque chose ensemble ». La deuxième attraction, un NebulaZ Zamperla à bras rotatifs, complète l'offre avec du fun partagé.
Le soin du détail frappe : file bordée de bambous, écrans racontant l'histoire de Naruto et du démon renard, boutique en trois espaces dont une librairie qui reproduit le bureau du Hokage, vrais ramen chez Ichiraku et boulettes sucrées au Dango Shop. Ce qui sépare un land thématisé d'un manège avec un panneau.
10. Kana, Mediatoon et un catalogue sous-exploité
La France est présentée comme le deuxième marché mondial du manga, et pourtant aucune zone Naruto n'existait hors du Japon avant Konoha Land. Si le Parc Spirou a pu combler ce vide, c'est que Naruto est édité en France par Kana, filiale de Média Participations, et que Mediatoon Licensing, autre filiale, représente ses droits dérivés en Europe et au Moyen-Orient. L'IP était déjà dans la maison, et le groupe détient les clés de la relation avec les ayants droit sur le long terme.
Média Participations possède 65 filiales dans 13 pays : Dupuis, Kana, Le Lombard, Dargaud, Fleurus, La Martinière, le Seuil. Si Naruto fonctionne, qu'est-ce qui empêche une extension Boruto dans cinq ans, un espace Schtroumpfs étendu ou un autre land manga ? Et le parc surfe sur une vague : Fraispertuis City bat des records et décroche des prix européens, Kingoland dépasse 215 000 visiteurs et annonce un coaster à sensations, La Récré des 3 Curés, Vulcania et Festyland enchaînent records et quasi-records.
11. Verdict : jusqu'où peut aller le Parc Spirou ?
Le Parc Spirou n'est pas un grand parc. Pas encore. Il n'a ni le budget d'Astérix, ni les rides d'Europa-Park, ni l'aura du Puy du Fou. Mais après un lancement catastrophique, des pertes abyssales et une pandémie en année 2, il n'a pas annoncé de plan de relance à 100 millions qui n'arrive jamais : il a posé des briques, saison après saison, et la courbe a suivi.
En 2021, Hervé Lux visait 450 000 visiteurs pour 2026 ; le parc tourne à 330 000. Avec Konoha Land et le parc aquatique, l'objectif de 500 000 à 600 000 visiteurs sur la destination reste le cap, un seuil où les effets de levier jouent : négociation avec les constructeurs, pouvoir d'achat, attractivité pour les sponsors. Il lui manque encore un dark ride et une thématisation plus épaisse, mais il a déjà prouvé qu'on peut survivre à un départ raté avec de la patience, de la constance et un actionnaire qui comprend la valeur de ses licences. Le citera-t-on un jour dans la même phrase qu'Astérix ou le Puy du Fou ? Aujourd'hui, non. Mais il y a cinq ans, personne ne l'aurait cité dans aucune phrase du tout.
Envie de découvrir la renaissance du Parc Spirou ? Retrouvez l'enquête complète dans ma vidéo : Parc Spirou : Le petit parc que tout le monde a enterré trop tôt
Parzy
Créateur · Parzy
Créateur de cette vidéo. L'envers du décor des parcs d'attractions.
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