
Pourquoi Deezer a perdu face à Spotify
Deezer et Spotify, c'est la même histoire racontée deux fois : deux Daniel d'une vingtaine d'années, la même idée, à 1 500 km d'écart. Aujourd'hui, l'un compte 300 millions d'abonnés payants et vaut environ 100 milliards de dollars, l'autre vaut environ 160 millions d'euros. Pourtant, Deezer vient de réaliser une première année bénéficiaire après 18 ans d'existence, et aucun investisseur n'en veut. Pourquoi ? La réponse tient dans un geste que Deezer a répété à chaque fois qu'il allait mourir : signer. Voici l'histoire de ses quatre étages, des droits musicaux à la lampe anti-IA.
Une vidéo de la chaîne Parzy Stories — les empires de la pop culture, racontés.
S'abonner à Parzy Stories1. Deezer et Spotify : deux Daniel, une même idée, deux destins
Sortez votre téléphone, ouvrez votre appli de musique : il y a de grandes chances qu'elle soit suédoise. Revenez maintenant en 2011, en France. Votre appli, vous ne l'aviez pas choisie : elle était livrée avec votre forfait Orange, entre la messagerie vocale et le MMS. C'était Deezer, et vous étiez peut-être abonné sans le savoir.
Deezer et Spotify, c'est la même histoire racontée deux fois : deux types d'une vingtaine d'années, tous deux prénommés Daniel, avec la même idée au même moment, à environ 1 500 km l'un de l'autre. Faire de la musique légale une option plus simple que le piratage. Aujourd'hui, le Daniel suédois a 300 millions d'abonnés payants et une entreprise autour de 100 milliards de dollars. Celle du Daniel français vaut environ 160 millions d'euros.
Jusque-là, vous connaissez la chanson. Sauf que Deezer vient de boucler une année dans le vert, la première depuis ses débuts il y a 18 ans, et aucun investisseur n'en veut. Pourquoi ? La réponse tient dans un geste que Deezer a répété à chaque fois qu'il allait mourir : Deezer a signé.
2. Blogmusik, la Sacem et la naissance de Deezer en 2007
En 2006, à Paris, Daniel Marhely a à peine plus de 20 ans. Il a quitté l'école à 16 ans, appris le web seul et co-créé un site de rencontre, Lovelee. DJ à ses heures perdues, il code en 15 jours un lecteur façon iPod posé sur une page web : vous tapez un artiste, ça joue. Il l'appelle Blogmusik, qui propose en quelques mois plus de 200 000 titres. Seul détail : rien n'est légal, ses robots vont chercher des MP3 partout sur Internet. Début 2007, la Sacem lui tombe dessus.
Sous ses yeux, Benoît Tersiguel et son service Radio.blog refusent de plier, se battent jusqu'en cassation, ferment en 2008 et sont condamnés en 2011 à 1 million d'euros de dommages et intérêts. Marhely change de question : non plus « comment rester ouvert ? » mais « qui a le pouvoir de me laisser ouvrir ? ». Il va frapper à la porte de ceux qui le menacent.
il s'associe avec Jonathan Benassaya ;
Xavier Niel, patron de Free, met 250 000 € contre 20 % de la société ;
fin août 2007, l'accord tombe avec la Sacem, une première : le 22 août, Blogmusik devient Deezer.
Les 10 jours suivants sont, dira Marhely, les pires de sa vie, mais en janvier 2008 Deezer annonce 3,5 millions de visiteurs par mois. La leçon gouvernera les 19 années suivantes : celui qui refuse de signer meurt, celui qui signe survit.
3. Premier étage : les droits musicaux, un disquaire sans stock
En août 2007, tout le monde regarde la signature, personne ne regarde le prix. Première ligne, celle que presque personne n'a lue : pour ouvrir leur catalogue, les majors ont obtenu des bons pour acheter des actions Deezer (de 0 à 10 centimes), de quoi monter à plus de 20 % du capital, avec une clause qui leur en redonne à chaque levée de fonds. Retenez-le : les fournisseurs glissent un pied dans la porte du magasin.
Seconde ligne, celle que tout le monde voit. Imaginez un disquaire dont aucun disque n'est à lui : le stock est en dépôt chez Universal, Sony, Warner et EMI, qui exigent des avances payées que l'on écoute ou non. Le patron d'Universal France l'assume : pas question d'ouvrir son catalogue pour moins de 10 000 € par mois. En 2009, Deezer encaisse environ 6 millions d'euros de publicité, les droits en avalent la moitié, et la société perd 3 millions.
« Mon boulanger achète bien sa farine, où est le drame ? » Sauf que si son meunier exagère, il en change. Notre disquaire ne peut pas : sans l'un de ses fournisseurs, la moitié des bacs est vide. Le catalogue complet, c'est le produit : les fournisseurs fixent le prix. En 2011, Universal traîne même Deezer au tribunal pour contrefaçon (Deezer gagne en référé). Et les comptes parlent :
en 2014, 141 millions d'euros de chiffre d'affaires, dont 112 reversés aux ayants droit : 80 %, contre 94 % l'année d'avant ;
aujourd'hui, environ 70 % de chaque abonnement, mais une marge brute toujours sous les 25 %, avec laquelle payer salaires, pubs et bureaux.
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4. Deuxième étage : l'accord avec Orange et ses abonnés fantômes
Si 80 % de la caisse repart chez les fournisseurs, il faut des abonnés. Mais fin 2009, quand Deezer lance ses offres payantes, il n'obtient en 3 mois que 15 000 abonnés, pendant qu'Universal réclame 2 millions d'euros. Les 6,5 millions levés in extremis en octobre 2009 entrent par une porte et ressortent par l'autre, vers le fournisseur.
Benassaya est débarqué, et le nouveau patron, Axel Dauchez, a une idée : si les gens ne paient pas, quelqu'un d'autre paiera. En août 2010, Orange inclut Deezer dans son forfait et entre au capital à hauteur de 11 %. De 6 000 nouveaux abonnés par mois, Deezer passe à 100 000, et le million tombe avant l'été 2011. Et Deezer a signé.
En 2012, Orange fait ses comptes : plus de deux tiers de ses abonnés Deezer n'ont jamais activé le service, alors qu'elle paie 2,50 € par mois et par tête, soit 12,50 € par utilisateur réel. « Personne ne prend un forfait Orange pour avoir un forfait Deezer », résume sa directrice de la musique. Le bilan, trois ans plus tard, dans le document publié avant la cotation : fin 2014, 6,9 millions d'abonnés revendiqués, dont seulement 1,3 million qui paient Deezer directement.
5. Spotify, Orange et l'Amérique : pourquoi Deezer est resté « roi chez lui »
On dit que Spotify a refusé les opérateurs télécom : c'est faux. Il signe avec Telia, l'Orange suédois, dès octobre 2009, avant Deezer, et un abonné payant suédois sur 4 arrive par là. Mais l'opérateur est pour lui une porte de service. La porte principale, c'est vous : une version gratuite, un compte à votre nom et une obsession, les États-Unis, où il débarque à l'été 2011, s'accroche à Facebook et lève des fortunes. Deezer passe son tour (trop cher, trop de concurrence) et s'étend dans 180 pays, opérateur par opérateur.
L'Autorité de la concurrence le chiffre en 2016 : en 2015, Deezer pèse 40 à 50 % du streaming sur l'argent des abonnements en France, loin devant Spotify, mais en Europe Spotify pèse 40 à 50 % et Deezer moins de 5 %. Roi chez lui, inconnu ailleurs. Mon avis : c'est là que la course s'est jouée. L'un a acheté des clients, l'autre a loué ceux d'Orange.
6. Troisième étage : l'échec en Bourse, le SPAC I2PO et les 251 millions repris
Deezer ne possède ni ce qu'il vend ni ceux à qui il le vend. En octobre 2015, il veut entrer en Bourse : 30 % de l'entreprise pour 300 millions d'euros, soit environ 1 milliard de valorisation. Mais il faut tout montrer, dont les 78 millions de pertes cumulées en 3 ans, et Apple Music vient d'arriver : l'opération est annulée.
Janvier 2016 : 100 millions d'euros de deux actionnaires déjà présents, dont l'un prend le contrôle ;
2018 : 160 millions de plus et le titre de licorne, 1 milliard d'euros, sur le papier ;
2022 : nouvelle tentative par un SPAC, une coquille vide déjà cotée, nommée I2PO, montée par la famille Pinault et Matthieu Pigasse avec 275 millions d'euros en caisse.
Deezer promet 1 milliard d'euros de ventes en 2025. Mais les investisseurs de la coquille peuvent reprendre leur argent avant le mariage, et ils en reprennent 251 millions : il reste 23,7 millions. Les 119 autres viennent d'actionnaires déjà là, comme une cagnotte d'anniversaire où seuls vos parents participent. Le 5 juillet 2022, l'action ouvre à 8,50 € et perd plus de 35 % en quelques heures ; aujourd'hui, elle vaut autour de 1,30 €. Et le milliard de 2025 ? Deezer a fini l'année à 534 millions.
7. Pourquoi Spotify s'en sort avec le même catalogue : le four et la taille
Spotify loue pourtant le même catalogue, avec le même pacte : les labels ont pris 18 % de Spotify pour 8 800 €. Il a perdu de l'argent 16 ans, jusqu'à un premier bénéfice annuel en 2024. La différence : deux boulangeries achètent la même farine, mais le four coûte pareil pour 9 baguettes ou 300. Le four du streaming, c'est l'appli, les ingénieurs, les serveurs, l'algorithme de recommandation. Deezer a environ 9 millions d'abonnés pour l'amortir, Spotify 300 millions : une marge brute de 33 % contre moins de 25 %, 9 points d'écart.
La grosse boulangerie négocie aussi mieux sa farine : face aux majors, une plateforme mondiale pèse lourd, écrit l'Autorité de la concurrence en 2016. Spotify a trouvé des milliards à chaque fois, Deezer juste de quoi tenir jusqu'au tour suivant. Il n'y a que deux façons de s'en sortir : être énorme, ou posséder ce que les énormes n'ont pas. La première est perdue. Reste la seconde.
8. Quatrième étage : le détecteur de musique générée par IA
En janvier 2025, Deezer allume un détecteur de musique générée à 100 % par IA, mis au point par ses chercheurs. Premier relevé : un morceau livré sur 10 est entièrement artificiel. Un an plus tard, 4 sur 10. Cet été, près de 90 000 morceaux artificiels par jour, plus de la moitié des arrivées les jours de pointe. Personne ne fait cela pour l'art : l'argent des abonnements tombe dans une cagnotte partagée au prorata des écoutes, et des fraudeurs génèrent des milliers de morceaux écoutés en boucle par des robots. Jusqu'à 85 % des écoutes de ces morceaux sont frauduleuses, malgré le partage plafonné et pondéré depuis 2023.
Et quand Ipsos fait écouter à l'aveugle trois morceaux dont deux artificiels à 9 000 personnes, 97 % ne détectent pas l'IA. C'est la lampe à faux billets : gadget quand un billet sur 1 000 est faux, précieuse quand un sur deux l'est. Deezer l'a, avec deux brevets et 13 millions de morceaux étiquetés en 2025, une première mondiale. Elle marche : ces morceaux pèsent la moitié des arrivages mais 1 à 3 % des écoutes. Sur 8,9 millions d'abonnés, 5,8 millions paient Deezer directement, et les abonnés Orange baissent de 20 % en un an.
9. La Sacem vient signer chez Deezer : le retournement de 2026
Le 29 janvier 2026, Deezer fait ce qu'il n'a jamais fait en 19 ans : il met sa technologie en location. Et qui vient la chercher ? La Sacem, celle qui avait fait fermer Blogmusik en 2007. Même maison, même table, l'autre côté du stylo. Buma-Stemra, la société des auteurs néerlandaise, a signé aussi, ainsi que son équivalent hongrois pour les interprètes, et Billboard s'en sert pour vérifier ses classements. Le 15 septembre 2026, Billboard France récompense Deezer pour ce détecteur.
Mais rien ne se voit dans les comptes : Deezer ne publie pas ce que rapportent ces licences, son chiffre d'affaires est à +0,4 % sur 6 mois et il annonce une année 2026 stable. Reste à dire à qui appartient le magasin.
10. Access Industries, Len Blavatnik et Warner Music : qui possède Deezer ?
En octobre 2012, le fonds américain Access Industries apporte 70 millions d'euros et ramasse près d'un tiers du capital. Son propriétaire, Len Blavatnik, s'est offert un an plus tôt Warner Music pour 3,3 milliards de dollars : l'un des trois fournisseurs du disquaire. En janvier 2016, l'entrée en Bourse vient d'échouer et il faut 100 millions : c'est Blavatnik qui tient le chéquier, et il prend le contrôle, validé en juin par l'Autorité de la concurrence.
Aujourd'hui, le site investisseurs range sur la même ligne Access Industries et Warner : 40,1 % du capital, contre 7,7 % à Orange et 4,3 % à la famille Pinault. Une déclaration de l'AMF de 2023 indique que le vice-président du conseil de Deezer est aussi vice-président d'Access pour l'Europe. Le fournisseur n'a plus le pied dans la porte, il a les clés, comme dans ma vidéo sur Luxottica d'il y a deux semaines. Chez Spotify, à l'inverse, Warner a tout vendu à l'entrée en Bourse (504 millions de dollars) et est sorti du magasin.
L'accusation serait facile, mais la défense tient debout :
Blavatnik a remis au pot à chaque manque d'argent : en 2012, 2016, 2018, et en 2022 quand les investisseurs du SPAC ont repris leur mise ;
l'Autorité de la concurrence a jugé que Warner, le plus petit des majors, n'avait pas les moyens de fausser le jeu ;
elle a aussi écrit qu'une plateforme vend un catalogue complet : favoriser Warner serait se tirer une balle dans le pied.
11. Pourquoi la Bourse ne veut pas de Deezer, même bénéficiaire
Deezer vaut environ 160 millions d'euros, mais il a 95 millions de trésorerie nette : la Bourse donne donc 65 millions pour la marque, les abonnés, la technologie et 19 ans de travail. Pour un acheteur potentiel, la marge est plafonnée par le premier étage, la taille est perdue depuis le troisième, et le chiffre d'affaires ne grandit plus (les abonnés directs rapportent 11 millions de plus, les partenariats et la publicité en reperdent 10). Ce semestre, 6 millions de frais et de pub en moins, et 19 ans de pertes laissent 227 millions d'euros de capitaux propres négatifs. Une partie du cash vient d'une grosse avance versée en une fois par un partenaire, et 40 % du capital sont dans une seule main, celle du propriétaire d'un de vos fournisseurs.
Mon avis : la Bourse a très bien compris. Acheter Deezer, c'est acheter un strapontin dans le magasin de quelqu'un d'autre.
Conclusion : un magasin, des clés, et la feuille qui a changé de sens
Et pourtant, en 2007, un gamin d'une vingtaine d'années a fermé son propre site pour aller signer chez la Sacem. Pendant 19 ans, Deezer a signé : avec les labels, Orange, Blavatnik, les Pinault. Et en janvier 2026, la feuille a changé de sens : c'est la Sacem qui est venue signer chez Deezer. Ce soir, en ouvrant votre appli de musique, vous ne verrez plus un catalogue mais un magasin, et vous saurez qui en a les clés.
À vous de trancher en commentaire : Deezer est-il le futur douanier de la musique, ou le dernier disquaire de la rue qui a trouvé une jolie lampe juste avant de baisser le rideau ? Dans deux semaines : Dailymotion, autre plateforme française passée elle aussi entre les mains d'Orange.
Envie de découvrir pourquoi Deezer a perdu face à Spotify malgré sa première année bénéficiaire ? Retrouvez l'enquête complète dans ma vidéo : Pourquoi Deezer a perdu face à Spotify
Parzy
Créateur · Parzy Stories
Créateur de cette vidéo. Les empires de la pop culture, racontés.
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